Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l’extrémité du bourg ; une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail ; sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers La Gare, à trois kilomètres ; au sud et par derrière, des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs… tel est le plan sommaire de cette demeure où s’écoulèrent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma vie – demeure d’où partirent et où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.
Des gamins qui volaient des pêches dans le jardin s’étaient enfuis silencieusement par les trous de la haie… Ma mère, que nous appelions Millie, et qui était bien la ménagère la plus méthodique que j’aie jamais connue, était entrée aussitôt dans les pièces remplies de paille poussiéreuse, et tout de suite elle avait constaté avec désespoir, comme à chaque « déplacement », que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si mal construite… Elle était sortie pour me confier sa détresse.
Puis elle était rentrée faire le compte de toutes les ouvertures qu’il allait falloir condamner pour rendre le logement habitable… Quant à moi, coiffé d’un grand chapeau de paille à rubans, j’étais resté là, sur le gravier de cette cour étrangère, à attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar.
Car aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d’attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d’autres attentes que je me rappelle ; déjà, les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu’un qui va descendre la grand’rue.
Et si j’essaie d’imaginer la première nuit que je dus passer dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d’autres nuits que je me rappelle ; je ne suis plus seul dans cette chambre ; une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se promène.
Tout ce paysage paisible – l’école, le champ du père Martin, avec ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi chaque jour par des femmes en visite – est à jamais, dans ma mémoire, agité, transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos.
Le matin, elle avait manqué la messe ; et jusqu’au sermon, assis dans le chœur avec les autres enfants, j’avais regardé anxieusement du côté des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau neuf.
– D’ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa main mon costume d’enfant, même s’il était arrivé, ce chapeau, il aurait bien fallu, sans doute, que je passe mon dimanche à le refaire.
Sur la place, plusieurs hommes du bourg avaient revêtu leurs vareuses de pompiers ; et, les faisceaux formés, transis et battant la semelle, ils écoutaient Boujardon, le brigadier, s’embrouiller dans la théorie…
Le carillon du baptême s’arrêta soudain, comme une sonnerie de fête qui se serait trompée de jour et d’endroit ; Boujardon et ses hommes, l’arme en bandoulière, emmenèrent la pompe au petit trot ; et je les vis disparaître au premier tournant, suivis de quatre gamins silencieux, écrasant de leurs grosses semelles les brindilles de la route givrée où je n’osais pas les suivre.
Dans le bourg, il n’y eut plus alors de vivant que le café Daniel, où j’entendais sourdement monter puis s’apaiser les discussions des buveurs. Et, frôlant le mur bas de la grande cour qui isolait notre maison du village, j’arrivai, un peu anxieux de mon retard, à la petite grille.
En effet, à la porte de la salle à manger – la plus rapprochée des cinq portes vitrées qui donnaient sur la cour – une femme aux cheveux gris, penchée, cherchait à voir au travers des rideaux.
Millie, sans doute, avait reçu le chapeau de La Gare, et sans rien entendre, au fond de la chambre rouge, devant un lit semé de vieux rubans et de plumes défrisées, elle cousait, décousait, rebâtissait sa médiocre coiffure… En effet, lorsque j’eus pénétré dans la salle à manger, immédiatement suivi de la visiteuse, ma mère apparut tenant à deux mains sur sa tête des fils de laiton, des rubans et des plumes, qui n’étaient pas encore parfaitement équilibrés…
La femme à la capote, qui gardait, entre ses genoux, un parapluie et un sac de cuir, avait commencé de s’expliquer, en balançant légèrement la tête et en faisant claquer sa langue comme une femme en visite. Elle avait repris tout son aplomb.
Veuve – et fort riche, à ce qu’elle nous fit comprendre – elle avait perdu le cadet de ses deux enfants, Antoine, qui était mort un soir au retour de l’école, pour s’être baigné avec son frère dans un étang malsain.
Je ne reconnaissais plus la femme aux cheveux gris, que j’avais vue courbée devant la porte, une minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard de poule qui aurait perdu l’oiseau sauvage de sa couvée.
Ce qu’elle contait de son fils avec admiration était fort surprenant : il aimait à lui faire plaisir, et parfois il suivait le bord de la rivière, jambes nues, pendant des kilomètres, pour lui rapporter des œufs de poules d’eau, de canards sauvages, perdus dans les ajoncs… Il tendait aussi des nasses… L’autre nuit, il avait découvert dans le bois une faisane prise au collet…
Elle fit même signe à la dame de se taire ; et déposant avec précaution son « nid » sur la table, elle se leva silencieusement comme pour aller surprendre quelqu’un…
Au-dessus de nous, en effet, dans un réduit où s’entassaient les pièces d’artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assuré, allait et venait, ébranlant le plafond, traversait les immenses greniers ténébreux du premier étage, et se perdait enfin vers les chambres d’adjoints abandonnées où l’on mettait sécher le tilleul et mûrir les pommes.
Nous étions debout tous les trois, le cœur battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l’escalier de la cuisine s’ouvrit ; quelqu’un descendit les marches, traversa la cuisine, et se présenta dans l’entrée obscure de la salle à manger.
Je ne vis d’abord de lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffé en arrière et sa blouse noire sanglée d’une ceinture comme en portent les écoliers.
Il tenait à la main une petite roue en bois noirci ; un cordon de fusées déchiquetées courait tout autour ; ç’avait dû être le soleil ou la lune au feu d’artifice du Quatorze Juillet.
Un instant après, ma mère qui sortait sur le pas de la porte, avec la mère de Meaulnes, après avoir débattu et fixé le prix de pension, vit jaillir sous le préau, avec un bruit de soufflet, deux gerbes d’étoiles rouges et blanches ; et elle put m’apercevoir, l’espace d’une seconde, dressé dans la lueur magique, tenant par la main le grand gars nouveau venu et ne bronchant pas…
Aussi ne me laissait-on guère sortir. Et je me rappelle que Millie, qui était très fière de moi, me ramena plus d’une fois à la maison, avec force taloches, pour m’avoir ainsi rencontré, sautant à cloche-pied, avec les garnements du village.
Mon père transportait le feu du poêle de la classe dans la cheminée de notre salle à manger ; et peu à peu les derniers gamins attardés abandonnaient l’école refroidie où roulaient des tourbillons de fumée.
Il y avait encore quelques jeux, des galopades dans la cour ; puis la nuit venait ; les deux élèves qui avaient balayé la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs pèlerines, et ils partaient bien vite, leur panier au bras, en laissant le grand portail ouvert…
Alors, tant qu’il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la mairie, enfermé dans le cabinet des archives plein de mouches mortes, d’affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule, auprès d’une fenêtre qui donnait sur le jardin.
Je montais trois marches de l’escalier du grenier ; je m’asseyais sans rien dire et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l’étroite cuisine où vacillait la flamme d’une bougie.
Malgré le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et leurs seaux d’eau, il y avait toujours, après le cours, dans la classe, une vingtaine de grands élèves, tant de la campagne que du bourg, serrés autour de Meaulnes.
Meaulnes ne disait rien ; mais c’était pour lui qu’à chaque instant l’un des plus bavards s’avançait au milieu du groupe, et, prenant à témoin tour à tour chacun de ses compagnons, qui l’approuvaient bruyamment, racontait quelque longue histoire de maraude, que tous les autres suivaient, le bec ouvert, en riant silencieusement.
Puis, à la nuit tombante, lorsque la lueur des carreaux de la classe n’éclairait plus le groupe confus des jeunes gens, Meaulnes se levait soudain et, traversant le cercle pressé :
Avec Meaulnes, j’allais à la porte des écuries des faubourgs, à l’heure où l’on trait les vaches… Nous entrions dans les boutiques, et, du fond de l’obscurité, entre deux craquements de son métier, le tisserand disait :
De la rue on entendait grincer le soufflet de la forge et l’on apercevait à la lueur du brasier, dans ce lieu obscur et tintant, parfois des gens de campagne qui avaient arrêté leur voiture pour causer un instant, parfois un écolier comme nous, adossé à une porte, qui regardait sans rien dire.
Après la dernière récréation de la journée, ou, comme nous disions, après le dernier « quart d’heure », M. Seurel, qui depuis un instant marchait de long en large pensivement, s’arrêta, frappa un grand coup de règle sur la table, pour faire cesser le bourdonnement confus des fins de classe où l’on s’ennuie, et, dans le silence attentif, demanda :
C’étaient mes grands-parents : grand-père Charpentier, l’homme au grand burnous de laine grise, le vieux garde forestier en retraite, avec son bonnet de poil de lapin qu’il appelait son képi… Les petits gamins le connaissaient bien.
Un cercle d’enfants, les mains derrière le dos, l’observaient avec une curiosité respectueuse… Et ils connaissaient aussi grand’mère Charpentier, la petite paysanne, avec sa capote tricotée, parce que Millie l’amenait, au moins une fois, dans la classe des plus petits.
Dès qu’ils avaient passé, tous les deux, emmitouflés, souriants et un peu interdits, le seuil de la maison, nous fermions sur eux toutes les portes, et c’était une grande semaine de plaisir qui commençait…
Il fallait, pour conduire avec moi la voiture qui devait les ramener, il fallait quelqu’un de sérieux qui ne nous versât pas dans un fossé, et d’assez débonnaire aussi, car le grand-père Charpentier jurait facilement et la grand’mère était un peu bavarde.
Tous les grands élèves s’étaient assis comme lui sur la table, à revers, les pieds sur le banc, ainsi que nous faisions dans les moments de grand répit et de réjouissance.
Meaulnes ouvrit le portail, le héla et, tous les trois, un instant après, nous étions installés au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traversée par de glacials coups de vent : Coffin et moi, assis auprès de la forge, nos pieds boueux dans les copeaux blancs ; Meaulnes, les mains aux poches, silencieux, adossé au battant de la porte d’entrée.
De temps à autre, dans la rue, passait une dame du village, la tête baissée à cause du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour regarder qui c’était.
Le maréchal et son ouvrier, l’un soufflant la forge, l’autre battant le fer, jetaient sur le mur de grandes ombres brusques… Je me rappelle ce soir-là comme un des grands soirs de mon adolescence.
C’était en moi un mélange de plaisir et d’anxiété : je craignais que mon compagnon ne m’enlevât cette pauvre joie d’aller à La Gare en voiture ; et pourtant j’attendais de lui, sans oser me l’avouer, quelque entreprise extraordinaire qui vînt tout bouleverser.
En le voyant ainsi, perdu dans ses réflexions, regardant, comme à travers des lieues de brouillard, ces gens paisibles qui travaillaient, je pensai soudain à cette image de Robinson Crusoé, où l’on voit l’adolescent anglais, avant son grand départ, « fréquentant la boutique d’un vannier »…
On n’y sent pas la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de pêche, mais les harengs grillés sur le poêle et la laine roussie de ceux qui, en rentrant, se sont chauffés de trop près.
Et, pendant que M. Seurel écrit au tableau l’énoncé des problèmes, un silence imparfait s’établit, mêlé de conversations à voix basse, coupé de petits cris étouffés et de phrases dont on ne dit que les premiers mots pour effrayer son voisin :
Assis au bout d’une des tables de la division des plus jeunes, près des grandes vitres, je n’ai qu’à me redresser un peu pour apercevoir le jardin, le ruisseau dans le bas, puis les champs.
Mais, dès qu’il aura levé la tête, la nouvelle courra par toute la classe, et quelqu’un, comme c’est l’usage, ne manquera pas de crier à haute voix les premiers mots de la phrase :
La Belle-Étoile est, là-bas, de l’autre côté du ruisseau, sur le versant de la côte, une grande ferme, que les ormes, les chênes de la cour et les haies vives cachent en été.
Entourée de hauts murs soutenus par des contreforts dont le pied baigne dans le fumier, la grande bâtisse féodale est au mois de juin enfouie sous les feuilles, et, de l’école, on entend seulement, à la tombée de la nuit, le roulement des charrois et les cris des vachers.
Mais aujourd’hui, j’aperçois par la vitre, entre les arbres dépouillés, le haut mur grisâtre de la cour, la porte d’entrée, puis, entre des tronçons de haie, une bande du chemin blanchi de givre, parallèle au ruisseau, qui mène à la route de La Gare.
Voici la jument qui passe la tête et le poitrail entre les deux pilastres de l’entrée, puis s’arrête, tandis qu’on fixe sans doute, à l’arrière de la voiture, un second siège pour les voyageurs que Meaulnes prétend ramener.
Enfin tout l’équipage sort lentement de la cour, disparaît un instant derrière la haie, et repasse avec la même lenteur sur le bout de chemin blanc qu’on aperçoit entre deux tronçons de la clôture.
L’un d’eux se décide enfin à mettre sa main en porte-voix près de sa bouche et à appeler Meaulnes, puis à courir quelques pas, dans sa direction, sur le chemin… Mais alors, dans la voiture qui est lentement arrivée sur la route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus apercevoir, Meaulnes change soudain d’attitude.
Un pied sur le devant, dressé comme un conducteur de char romain, secouant à deux mains les guides, il lance sa bête à fond de train et disparaît en un instant de l’autre côté de la montée.
En quelques minutes, et au moment même où M. Seurel, quittant le tableau, se frotte les mains pour en enlever la craie, au moment où trois voix à la fois crient du fond de la classe :
Les trois premiers, près de la sortie, ordinairement chargés de pourchasser à coups de pierres les chèvres ou les porcs qui viennent brouter dans la cour les corbeilles d’argent, se sont précipités à la porte.
Au violent piétinement de leurs sabots ferrés sur les dalles de l’école a succédé, dehors, le bruit étouffé de leurs pas précipités qui mâchent le sable de la cour et dérapent au virage de la petite grille ouverte sur la route.
Lorsque j’eus ramené de La Gare les grands-parents, lorsque après le dîner, assis devant la haute cheminée, ils commencèrent à raconter par le menu détail tout ce qui leur était arrivé depuis les dernières vacances, je m’aperçus bientôt que je ne les écoutais pas.
Or, ce soir-là, je n’avais plus rien à espérer du dehors, puisque tous ceux que j’aimais étaient réunis dans notre maison ; et pourtant je ne cessais d’épier tous les bruits de la nuit et d’attendre qu’on ouvrît notre porte.
Le vieux grand-père, avec son air broussailleux de grand berger gascon, ses deux pieds lourdement posés devant lui, son bâton entre les jambes, inclinant l’épaule pour cogner sa pipe contre son soulier, était là.
Meaulnes sauterait de la carriole et entrerait comme si rien ne s’était passé… Ou peut-être irait-il d’abord reconduire la jument à La Belle-Étoile ; et j’entendrais bientôt son pas sonner sur la route et la grille s’ouvrir…
De temps à autre, sur le grand calme de l’après-midi gelé, montait l’appel lointain d’une bergère ou d’un gamin hélant son compagnon d’un bosquet de sapins à l’autre. Et chaque fois, ce long cri sur les coteaux déserts me faisait tressaillir, comme si c’eût été la voix de Meaulnes me conviant à le suivre au loin…
Il avait posé son bâton sur une chaise, ses gros souliers sous un fauteuil ; il venait de souffler sa bougie, et nous étions debout, nous disant bonsoir, prêts à nous séparer pour la nuit, lorsqu’un bruit de voitures nous fit taire.
Je m’étais approché jusqu’au premier rang et je regardais avec les autres cet attelage perdu qui nous revenait, telle une épave qu’eût ramenée la haute mer – la première épave et la dernière, peut-être, de l’aventure de Meaulnes.
Ensuite, on déciderait de ce qu’il faudrait raconter aux gens du pays et écrire à la mère de Meaulnes… Et l’homme fouetta sa bête, en refusant le verre de vin que nous lui offrions.
Du fond de sa chambre où il avait rallumé la bougie, tandis que nous rentrions sans rien dire et que mon père conduisait la voiture à la ferme, mon grand-père appelait : – Alors ? Est-il rentré, ce voyageur ?
Ils arrivaient tout éblouis encore d’avoir traversé des paysages de givre, d’avoir vu les étangs glacés, les taillis où les lièvres détalent… Il y avait dans leurs blouses un goût de foin et d’écurie qui alourdissait l’air de la classe, quand ils se pressaient autour du poêle rouge.
Les deux élèves, du banc le plus rapproché de la porte se précipitèrent pour l’ouvrir : il y eut à l’entrée comme un vague conciliabule, que nous n’entendîmes pas, et le fugitif se décida enfin à pénétrer dans l’école.
Cette bouffée d’air frais venue de la cour déserte, les brindilles de paille qu’on voyait accrochées aux habits du grand Meaulnes, et surtout son air de voyageur fatigué, affamé, mais émerveillé, tout cela fit passer en nous un étrange sentiment de plaisir et de curiosité.
Le gars se retourna vers nous, le dos un peu courbé, souriant d’un air moqueur, comme font les grands élèves indisciplinés lorsqu’ils sont punis, et, saisissant d’une main le bout de la table, il se laissa glisser sur son banc.
– Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le maître – toutes les têtes étaient alors tournées vers Meaulnes – pendant que vos camarades finiront la dictée.
De temps à autre le grand Meaulnes se tournait de mon côté, puis il regardait par les fenêtres, d’où l’on apercevait le jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs déserts, ou parfois descendait un corbeau.
Au déjeuner, je le retrouvai assis devant le feu, près des grands-parents interdits, pendant qu’aux douze coups de l’horloge, les grands élèves et les gamins éparpillés dans la cour neigeuse filaient comme des ombres devant la porte de la salle à manger.
Tout était glacé : la toile cirée sans nappe, le vin froid dans les verres, le carreau rougi sur lequel nous posions les pieds… On avait décidé, pour ne pas le pousser à la révolte, de ne rien demander au fugitif.
Cour d’école, après midi, où les sabots avaient enlevé la neige… cour noircie où le dégel faisait dégoutter les toits du préau… cour pleine de jeux et de cris perçants !
Déjà deux ou trois de nos amis du bourg laissaient la partie et accouraient vers nous en criant de joie, faisant gicler la boue sous leurs sabots, les mains aux poches, le cache-nez déroulé.
Il y eut un fracas clair et violent de vitres secouées, de sabots claquant sur le seuil ; une poussée qui fit plier la tige de fer maintenant les deux battants de la porte ; mais déjà Meaulnes, au risque de se blesser à son anneau brisé, avait tourné la petite clef qui fermait la serrure.
Un instant on fit au dehors des pesées sur la porte ; on nous cria des injures ; puis, un à un, ils tournèrent le dos et s’en allèrent, la tête basse, en rajustant leurs cache-nez.
Je me disposais à aller près de lui ; je lui aurais mis la main sur l’épaule et nous aurions sans doute suivi ensemble sur la carte le trajet qu’il avait fait, lorsque soudain la porte de communication avec la petite classe s’ouvrit toute battante sous une violente poussée, et Jasmin Delouche, suivi d’un gars du bourg et de trois autres de la campagne, surgit avec un cri de triomphe.
D’une poussée violente, Meaulnes le jeta, titubant, les bras ouverts, au milieu de la classe ; puis, saisissant d’une main Delouche par le cou, de l’autre ouvrant la porte, il tenta de le jeter dehors.
Jasmin s’agrippait aux tables et traînait les pieds sur les dalles, faisant crisser ses souliers ferrés, tandis que Martin, ayant repris son équilibre, revenait à pas comptés, la tête en avant, furieux.
Lorsque nous y montions, le soir, abritant de la main notre bougie que menaçaient tous les courants d’air de la grande demeure, chaque fois nous essayions de fermer cette porte, chaque fois nous étions obligés d’y renoncer.
Tandis qu’en un tour de main j’avais quitté tous mes vêtements et les avais jetés en tas sur une chaise au chevet de mon lit, mon compagnon, sans rien dire, commençait lentement à se déshabiller.
Tout au contraire de moi, il pliait et rangeait, d’un air distrait et amer, mais avec soin, ses habits d’écolier, Je le revois plaquant sur une chaise sa lourde ceinture ; pliant sur le dossier sa blouse noire extraordinairement fripée et salie ; retirant une espèce de paletot gros bleu qu’il avait sous sa blouse, et se penchant en me tournant le dos, pour l’étaler sur le pied de son lit… Mais lorsqu’il se redressa et se retourna vers moi, je vis qu’il portait, au lieu du petit gilet à boutons de cuivre, qui était d’uniforme sous le paletot, un étrange gilet de soie, très ouvert, que fermait dans le bas un rang serré de petits boutons de nacre.
Je me rappelle, en cet instant, le grand écolier paysan, nu-tête, car il avait soigneusement, posé sa casquette sur ses autres habits – visage si jeune, si vaillant et si durci déjà.
Il passa deux fois sur ses cheveux ras sa main lourde, et tout soudain, comme quelqu’un qui ne peut plus résister à son désir, il réendossa sur le fin jabot sa vareuse qu’il boutonna solidement et sa blouse fripée ; puis il hésita un instant, en me regardant de côté… Finalement, il s’assit sur le bord de son lit, quitta ses souliers qui tombèrent bruyamment sur le plancher ; et, tout habillé comme un soldat au cantonnement d’alerte, il s’étendit sur son lit et souffla la bougie.
Meaulnes était au milieu de la chambre, debout, sa casquette sur la tête, et il cherchait au porte-manteau quelque chose – une pèlerine qu’il se mit sur le dos… La chambre était très obscure.
Il marchait, s’arrêtait, repartait plus vite, comme quelqu’un qui, dans sa tête, recherche ou repasse des souvenirs, les confronte, les compare, calcule, et soudain pense avoir trouvé ; puis de nouveau lâche le fil et recommence à chercher…
Ce ne fut pas la seule nuit où, réveillé par le bruit de ses pas, je le trouvai ainsi, vers une heure du matin, déambulant à travers la chambre et les greniers – comme ces marins qui n’ont pu se déshabituer de faire le quart et qui, au fond de leurs propriétés bretonnes, se lèvent et s’habillent à l’heure réglementaire pour surveiller la nuit terrienne.
Le grand Meaulnes était là, dressé, tout équipé, sa pèlerine sur le dos, prêt à partir, et chaque fois, au bord de ce pays mystérieux, où une fois déjà il s’était évadé, il s’arrêtait, hésitant.
Au moment de lever le loquet de la porte de l’escalier et de filer par la porte de la cuisine qu’il eût facilement ouverte sans que personne l’entendît, il reculait une fois encore… Puis, durant les longues heures du milieu de la nuit, fiévreusement, il arpentait, en réfléchissant, les greniers abandonnés.
Meaulnes, qui délaissait complètement tous les jeux de ses anciens camarades, était resté, durant la dernière récréation du soir, assis sur son banc, tout occupé à établir un mystérieux petit plan, en suivant du doigt, et en calculant longuement, sur l’atlas du Cher.
On se pourchassait de table en table, franchissant les bancs et l’estrade d’un saut… On savait qu’il ne faisait pas bon s’approcher de Meaulnes lorsqu’il travaillait ainsi ; cependant, comme la récréation se prolongeait, deux ou trois gamins du bourg, par manière de jeu, s’approchèrent à pas de loup et regardèrent par-dessus son épaule.
L’un d’eux s’enhardit jusqu’à pousser les autres sur Meaulnes… Il ferma brusquement son atlas, cacha sa feuille et empoigna le dernier des trois gars, tandis que les deux autres avaient pu s’échapper.
… C’était ce hargneux Giraudat, qui prit un ton pleurard (crybaby), essaya de donner des coups de pied, et, en fin de compte, fut mis dehors par le grand Meaulnes, à qui il cria rageusement : – Grand lâche ! ça ne m’étonne pas qu’ils sont tous contre toi, qu’ils veulent te faire la guerre !… et une foule d’injures, auxquelles nous répondîmes, sans avoir bien compris ce qu’il avait voulu dire.
Elle était sans doute infiniment plus belle que toutes celles du pays, plus belle que Jeanne, qu’on apercevait dans le jardin des religieuses par le trou de la serrure ; et que Madeleine, la fille du boulanger, toute rose et toute blonde, et que Jenny, la fille de la châtelaine, qui était admirable, mais folle et toujours enfermée.
Le soir de cette nouvelle bataille, après quatre heures, nous étions tous les deux occupés à rentrer des outils du jardin, des pics et des pelles qui avaient servi à creuser des trous, lorsque nous entendîmes des cris sur la route.
Meaulnes, sans mot dire, remisa sous le hangar la bêche et la pioche qu’il avait sur l’épaule… Mais, à minuit, je sentais sa main sur mon bras, et je m’éveillais en sursaut.
– Écoute, Meaulnes, fis-je en me mettant sur mon séant. Écoute-moi : nous n’avons qu’une chose à faire ; c’est de chercher tous les deux en plein jour, en nous servant de ton plan, la partie du chemin qui nous manque.
Peu à peu, le froid le pénétrant, il s’enveloppa les jambes dans une couverture qu’il avait d’abord refusée et que les gens de La Belle-Étoile avaient mise de force dans la voiture.
Il longea quelque temps un bois de sapins et rencontra enfin un roulier à qui il demanda, mettant sa main en porte-voix, s’il était bien là sur la route de Vierzon.
La jument, tirant sur les guides, continuait à trotter ; l’homme ne dut pas comprendre ce qu’on lui demandait ; il cria quelque chose en faisant un geste vague, et, à tout hasard, Meaulnes poursuivit sa route.
De nouveau ce fut la vaste campagne gelée, sans accident ni distraction aucune ; parfois seulement une pie s’envolait, effrayée par la voiture, pour aller se percher plus loin sur un orme sans tête.
La jument, depuis un instant, avait cessé de trotter. D’un coup de fouet, Meaulnes voulut lui faire reprendre sa vive allure, mais elle continua à marcher au pas avec une extrême lenteur, et le grand écolier, regardant de côté, les mains appuyées sur le devant de la voiture, s’aperçut qu’elle boitait d’une jambe de derrière.
En gars expert au maniement du bétail, il s’accroupit, tenta de lui saisir le pied droit avec sa main gauche et de le placer entre ses genoux, mais il fut gêné par la voiture.
Il s’obstina et finit par triompher de la bête peureuse ; mais le caillou se trouvait si bien enfoncé que Meaulnes dut sortir son couteau de paysan pour en venir à bout.
Enfin, ce chemin-là devait bien à la longue mener vers quelque village… Ajoutez à toutes ces raisons que le grand gars, en remontant sur le marchepied, tandis que la bête impatiente tirait déjà sur les guides, sentait grandir en lui le désir exaspéré d’aboutir à quelque chose et d’arriver quelque part, en dépit de tous les obstacles !
Parfois une branche morte de là haie se prenait dans la roue et se cassait avec un bruit sec… Lorsqu’il fit tout à fait noir, Meaulnes songea soudain, avec un serrement de cœur, à la salle à manger de Sainte-Agathe, où nous devions, à cette heure, être tous réunis.
Soudain, la jument ralentit son allure, comme si son pied avait buté dans l’ombre ; Meaulnes vit sa tête plonger et se relever par deux fois ; puis elle s’arrêta net, les naseaux bas, semblant humer quelque chose.
Sa tête contre celle de la bête, il sentait sa chaleur et le souffle dur de son haleine… Il la conduisit tout au bout du pré, lui mit sur le dos la couverture ; puis, écartant les branches de la clôture du fond, il aperçut de nouveau la lumière, qui était celle d’une maison isolée.
Il lui fallut bien, tout de même, traverser trois prés, sauter un traître petit ruisseau, où il faillit plonger les deux pieds à la fois… Enfin, après un dernier saut du haut d’un talus, il se trouva dans la cour d’une maison campagnarde.
Il y eut un silence, pendant lequel Meaulnes, debout, regarda les murs de la pièce tapissée de journaux illustrés comme une auberge, et la table, sur laquelle un chapeau d’homme était posé.
Il savait, le grand Meaulnes, que chez les gens de campagne, et surtout dans une ferme isolée, il faut parler avec beaucoup de discrétion, de politique même, et surtout ne jamais montrer qu’on n’est pas du pays.
Mais la femme, qui était occupée à laver son bol sur l’évier, se retourna, curieuse à son tour, et elle dit lentement, en le regardant bien droit : – C’est-il que vous n’êtes pas du pays ?…
Tous les deux, un instant plus tard, ils étaient installés près des chenets : le vieux cassant son bois pour le mettre dans le feu, Meaulnes mangeant un bol de lait avec du pain qu’on lui avait offert.
Notre voyageur, ravi de se trouver dans cette humble maison après tant d’inquiétudes, pensant que sa bizarre aventure était terminée, faisait déjà le projet de revenir plus tard avec des camarades revoir ces braves gens.
Alors l’homme et la femme insistèrent si longtemps pour qu’il restât coucher et repartît seulement au grand jour, que Meaulnes finit par accepter et sortit chercher sa jument pour la rentrer à l’écurie.
Lentement et difficilement, comme à l’aller, il se guida entre les herbes et les eaux, à travers les clôtures de saules, et s’en fut chercher sa voiture dans le fond du pré où il l’avait laissée.
La voiture n’y était plus… Immobile, la tête battante, il s’efforça d’écouter tous les bruits de la nuit, croyant à chaque seconde entendre sonner tout près le collier de la bête.
Sans autre idée que la volonté tenace et folle de rattraper sa voiture, tout le sang au visage, en proie à ce désir panique qui ressemblait à la peur, il courait… Parfois son pied butait dans les ornières.
Aux tournants, dans l’obscurité totale, il se jetait contre les clôtures, et, déjà trop fatigué pour s’arrêter à temps, s’abattait sur les épines, les bras en avant, se déchirant les mains pour se protéger le visage.
Au bout d’un instant, le sentier déviant à gauche, la lumière parut glisser à droite, et, parvenu à un croisement de chemins, Meaulnes, dans sa hâte à regagner le pauvre logis, suivit sans réfléchir un sentier qui paraissait directement y conduire.
Mais à peine avait-il fait dix pas dans cette direction que la lumière disparut, soit qu’elle fût cachée par une haie, soit que les paysans, fatigués d’attendre, eussent fermé leurs volets.
À cent pas de là, il débouchait dans une grande prairie grise, où l’on distinguait de loin en loin des ombres qui devaient être des genévriers, et une bâtisse obscure dans un repli de terrain.
Il songea alors à la couverture de la jument qu’il avait laissée dans le chemin, et il se sentit si malheureux, si fâché contre lui-même qu’il lui prit une forte envie de pleurer…
Glacé jusqu’aux moelles, il se rappela un rêve – une vision plutôt, qu’il avait eue tout enfant, et dont il n’avait jamais parlé à personne : un matin, au lieu de s’éveiller dans sa chambre, où pendaient ses culottes et ses paletots, il s’était trouvé dans une longue pièce verte, aux tentures pareilles à des feuillages.
Près de la première fenêtre, une jeune fille cousait, le dos tourné, semblant attendre son réveil… Il n’avait pas eu la force de se glisser hors de son lit pour marcher dans cette demeure enchantée.
Il marchait pourtant du même pas fatigué, le vent glacé lui gerçait les lèvres, le suffoquait par instants ; et pourtant un contentement extraordinaire le soulevait, une tranquillité parfaite et presque enivrante, la certitude que son but était atteint et qu’il n’y avait plus maintenant que du bonheur à espérer.
C’est ainsi que, jadis, la veille des grandes fêtes d’été, il se sentait défaillir, lorsque à la tombée de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que la fenêtre de sa chambre était obstruée par les branches.
Il se trouvait dans un chemin pareil à la grand’rue de La Ferté, le matin de l’Assomption !… Il eût aperçu au détour de l’allée une troupe de gens en fête soulevant la poussière, comme au mois de juin, qu’il n’eût pas été surpris davantage.
L’un d’eux, probablement une petite fille, parlait d’un ton si sage et si entendu que Meaulnes, bien qu’il ne comprît guère le sens de ses paroles, ne put s’empêcher de sourire :
– Jamais on ne m’en empêchera ! répondit une voix moqueuse de jeune garçon. Est-ce que nous n’avons pas toutes les permissions ?… Même celle de nous faire mal, s’il nous plaît…
Craignant que les enfants ne le rencontrassent en revenant par l’allée, il continua son chemin à travers les sapins dans la direction du « pigeonnier », sans trop réfléchir à ce qu’il pourrait demander là-bas.
Il y en avait de tous les genres et de toutes les formes : de fines petites voitures à quatre places, les brancards en l’air ; des chars à bancs ; des bourbonnaises démodées avec des galeries à moulures, et même de vieilles berlines dont les glaces étaient levées.
Meaulnes, caché derrière les sapins, de crainte qu’on ne l’aperçût, examinait le désordre du lieu, lorsqu’il avisa, de l’autre côté de la cour, juste au-dessus du siège d’un haut char à bancs, une fenêtre des annexes à demi ouverte.
Il franchit le mur, péniblement, à cause de son genou blessé, et, passant d’une voiture sur l’autre, du siège d’un char à bancs sur le toit d’une berline, il arriva à la hauteur de la fenêtre, qu’il poussa sans bruit comme une porte.
Et Meaulnes, étendu, en venait à se demander si, malgré ces étranges rencontres, malgré la voix des enfants dans l’allée, malgré les voitures entassées, ce n’était pas là simplement, comme il l’avait pensé d’abord, une vieille bâtisse abandonnée dans la solitude de l’hiver.
Il se rappela le temps où sa mère, jeune encore, se mettait au piano l’après-midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derrière la porte qui donnait sur le jardin, il l’écoutait jusqu’à la nuit…
Mais sans prendre garde à ce grand élan du cœur, le gros homme continua de regarder son travail, les jambes croisées, bâilla, renifla tranquillement, puis, tournant le dos, s’en fut, sa perche sur l’épaule, en disant : – Allons, en route !
– Monsieur l’Endormi, fit-il avec des révérences et des inflexions de voix gouailleuses, vous n’avez plus qu’à vous éveiller, à vous habiller en marquis, même si vous êtes un marmiteux comme je suis ; et vous descendrez à la fête costumée, puisque c’est le bon plaisir de ces messieurs et de ces petites demoiselles ».
Il ajouta sur le ton d’un boniment forain, avec une dernière révérence : – Notre camarade Maloyau, attaché aux cuisines, vous présentera le personnage d’Arlequin, et votre serviteur, celui du grand Pierrot.
De nouveau il eut l’impression d’être dans une maison depuis longtemps abandonnée… En allant vers la cheminée, il faillit buter contre une pile de grands cartons et de petites boîtes : il étendit le bras, alluma la bougie, puis souleva les couvercles et se pencha pour regarder.
C’étaient des costumes de jeunes gens d’il y a longtemps, des redingotes à hauts cols de velours, de fins gilets très ouverts, d’interminables cravates blanches et des souliers vernis du début de ce siècle.
Il n’osait rien toucher du bout du doigt, mais après s’être nettoyé en frissonnant, il endossa sur sa blouse d’écolier un des grands manteaux dont il releva le collet plissé, remplaça ses souliers ferrés par de fins escarpins vernis et se prépara à descendre nu-tête.
Les ouvertures au bas des escaliers étaient béantes, car les portes depuis longtemps avaient été enlevées ; on n’avait pas non plus remplacé les carreaux des fenêtres qui faisaient des trous noirs dans les murs.
Enfin, en prêtant l’oreille, Meaulnes crut entendre comme un chant, comme des voix d’enfants et de jeunes filles, là-bas, vers les bâtiments confus où le vent secouait des branches devant les ouvertures roses, vertes et bleues des fenêtres.
Il avait un chapeau haut de forme très cintré qui brillait dans la nuit comme s’il eût été d’argent ; un habit dont le col lui montait dans les cheveux, un gilet très ouvert, un pantalon à sous-pieds… Cet élégant, qui pouvait avoir quinze ans, marchait sur la pointe des pieds comme s’il eût été soulevé par les élastiques de son pantalon, mais avec une rapidité extraordinaire.
Il salua Meaulnes au passage sans s’arrêter, profondément, automatiquement, et disparut dans l’obscurité, vers le bâtiment central, ferme, château ou abbaye, dont la tourelle avait guidé l’écolier au début de l’après-midi.
Meaulnes hésitait s’il allait pousser jusqu’au fond ou bien ouvrir une des portes derrière lesquelles il entendait un bruit de voix, lorsqu’il vit passer dans le fond deux fillettes qui se poursuivaient.
Un bruit de portes qui s’ouvrent, deux visages de quinze ans que la fraîcheur du soir et la poursuite ont rendus tout roses, sous de grands cabriolets à brides, et tout va disparaître dans un brusque éclat de lumière.
Une seconde, elles tournent sur elles-mêmes, par jeu ; leurs amples jupes légères se soulèvent et se gonflent ; on aperçoit la dentelle de leurs longs, amusants pantalons ; puis, ensemble, après cette pirouette, elles bondissent dans la pièce et referment la porte.
On leur a mis leurs plus beaux habits : de petites culottes coupées a mi-jambe qui laissent voir leurs gros bas de laine et leurs galoches, un petit justaucorps de velours bleu, une casquette de même couleur et un nœud de cravate blanc.
– Moi, fait le plus petit, qui a une tête ronde et des yeux naïfs, maman m’a dit qu’elle avait une robe noire et une collerette et qu’elle ressemblait à un joli pierrot.
Avant que le jeune homme ait rien pu dire, ils sont tous les trois arrivés à la porte d’une grande salle où flambe un beau feu, des planches, en guise de table, ont été posées sur des tréteaux ; on a étendu des nappes blanches, et des gens de toutes sortes dînent avec cérémonie.
Près d’eux dînaient d’autres vieux qui leur ressemblaient : même face tannée, mêmes yeux vifs sous des sourcils en broussaille, mêmes cravates étroites comme des cordons de souliers… Mais il était aisé de voir que ceux-ci n’avaient jamais navigué plus loin que le bout du canton ; et s’ils avaient tangué, roulé plus de mille fois sous les averses et dans le vent, c’était pour ce dur voyage sans péril qui consiste à creuser le sillon jusqu’au bout de son champ et à retourner ensuite la charrue… On voyait peu de femmes ; quelques vieilles paysannes avec de rondes figures ridées comme des pommes, sous des bonnets tuyautés.
Il expliquait ainsi plus tard cette impression : quand on a, disait-il, commis quelque lourde faute impardonnable, on songe parfois, au milieu d’une grande amertume : « Il y a pourtant par le monde des gens qui me pardonneraient. »
– En mettant tout pour le mieux, disait la plus âgée, d’une voix cocasse et suraiguë qu’elle cherchait vainement à adoucir, les fiancés ne seront pas là, demain, avant trois heures.
Grâce à cette paisible prise de bec, la situation s’éclairait, faiblement : Frantz de Galais, le fils du château – qui était étudiant ou marin ou peut-être aspirant de marine, on ne savait pas… – était allé à Bourges pour y chercher une jeune fille et l’épouser. Chose étrange, ce garçon, qui devait être très jeune et très fantasque, réglait tout à sa guise dans le Domaine.
Meaulnes, avec précaution, allait poser d’autres questions, lorsque parut à la porte un couple charmant : une enfant de seize ans avec corsage de velours et jupe à grands volants ; un jeune personnage en habit à haut col et pantalon à élastiques.
Ils traversèrent la salle, esquissant un pas de deux ; d’autres les suivirent ; puis d’autres passèrent en courant, poussant des cris, poursuivis par un grand pierrot blafard, aux manches trop longues, coiffé d’un bonnet noir et riant d’une bouche édentée.
Les jeunes filles en avaient un peu peur ; les jeunes gens lui serraient la main et il paraissait faire la joie des enfants qui le poursuivaient avec des cris perçants.
Lui aussi, gagné par le plaisir, se mit à poursuivre le grand pierrot à travers les couloirs du domaine, comme dans les coulisses d’un théâtre où la pantomime, de la scène, se fût partout répandue.
Des enfants applaudissaient à grand bruit… Parfois, dans un coin de salon où l’on dansait, il engageait conversation avec quelque dandy et se renseignait hâtivement sur les costumes que l’on porterait les jours suivants…
Un peu angoissé à la longue par tout ce plaisir qui s’offrait à lui, craignant à chaque instant que son manteau entr’ouvert ne laissât voir sa blouse de collégien, il alla se réfugier un instant dans la partie la plus paisible et la plus obscure de la demeure.
Les uns, assis sur des poufs (pillow seats), feuilletaient des albums ouverts sur leurs genoux ; d’autres étaient accroupis par terre devant une chaise et, gravement, ils faisaient sur le siège un étalage d’images ; d’autres, auprès du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils écoutaient au loin, dans l’immense demeure, la rumeur de la fête.
C’était une sorte de petit salon-parloir ; une femme ou une jeune fille, un grand manteau marron jeté sur ses épaules, tournait le dos, jouant très doucement des airs de rondes ou de chansonnettes.
De temps en temps seulement, l’un d’eux, arc-bouté sur les poignets, se soulevait, glissait à terre et passait dans la salle à manger : un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait prendre sa place…
Après cette fête où tout était charmant, mais fiévreux et fou, où lui-même avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se trouvait là plongé dans le bonheur le plus calme du monde.
Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait à jouer, il retourna s’asseoir dans la salle à manger, et, ouvrant un des gros livres rouges épars sur la table, il commença distraitement à lire.
Presque aussitôt un des petits qui étaient par terre s’approcha, se pendit à son bras et grimpa sur son genou pour regarder en même temps que lui ; un autre en fit autant de l’autre côté.
Il put imaginer longuement qu’il était dans sa propre maison, marié, un beau soir, et que cet être charmant et inconnu qui jouait du piano, près de lui, c’était sa femme…
Comme on le lui avait conseillé, il revêtit un simple costume noir, de mode passée, une jaquette serrée à la taille avec des manches bouffant aux épaules, un gilet croisé, un pantalon élargi du bas jusqu’à cacher ses fines chaussures, et un chapeau haut de forme.
Jusque sur le domaine déferlaient des bois de sapins qui le cachaient à tout le pays plat, sauf vers l’est, où l’on apercevait des collines bleues couvertes de rochers et de sapins encore.
Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la branlante barrière de bois qui entourait le vivier ; vers les bords il restait un peu de glace mince et plissée comme une écume.
Et il crut voir un autre Meaulnes ; non plus l’écolier qui s’était évadé dans une carriole de paysan, mais un être charmant et romanesque, au milieu d’un beau livre de prix…
Il examinait curieusement les grandes portes aux vitres poussiéreuses qui donnaient sur des pièces délabrées ou abandonnées, sur des débarras encombrés de brouettes, d’outils rouillés et de pots de fleurs brisés, lorsque soudain, à l’autre bout des bâtiments, il entendit des pas grincer sur le sable.
C’étaient deux femmes, l’une très vieille et courbée ; l’autre, une jeune fille, blonde, élancée, dont le charmant costume, après tous les déguisements extraordinaires de la veille, parut d’abord à Meaulnes extraordinaire.
Elles s’arrêtèrent un instant pour regarder le paysage, tandis que Meaulnes se disait, avec un étonnement qui lui parut plus tard bien grossier : – Voilà sans doute ce qu’on appelle une jeune fille excentrique, – peut-être une actrice qu’on a mandée pour la fête.
L’une avait un chapeau comme elle et l’autre son air un peu penché, l’autre son regard si pur ; l’autre encore sa taille fine, et l’autre avait aussi ses yeux bleus : mais aucune de ces femmes n’était jamais la grande jeune fille.
Perplexe, il se demandait s’il allait les accompagner, lorsque la jeune fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit à sa compagne : – Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense ?…
Sur le débarcadère, les passagers durent attendre un instant, serrés les uns contre les autres, qu’un des bateliers eût ouvert le cadenas de la barrière… Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l’étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la jeune fille !
Tandis que les enfants couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et s’éparpillaient à travers bois, Meaulnes s’avança dans une allée, où, dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d’elle sans avoir eu le temps de réfléchir :
Elle prononçait chaque mot d’un ton uniforme, en appuyant de la même façon sur chacun, mais en disant plus doucement le dernier… Ensuite elle reprenait son visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient fixement au loin.
Il n’eut guère le loisir d’ailleurs d’examiner le lieu où il se trouvait : on déjeuna en hâte d’un repas froid emporté dans les bateaux, ce qui était fort peu de saison, mais les enfants en avaient décidé ainsi, sans doute ; et l’on repartit.
Les garçons en costumes de jockeys, les fillettes en écuyères, amenaient, les uns, de fringants poneys enrubannés (decorated), les autres, de très vieux chevaux dociles. Au milieu des cris, des rires enfantins, des paris et des longs coups de cloche, on se fût cru transporté sur la pelouse verte et taillée de quelque champ de courses en miniature.
Meaulnes reconnut Daniel et les petites filles aux chapeaux à plumes, qu’il avait entendus la veille dans l’allée du bois… Le reste du spectacle lui échappa, tant il était anxieux de retrouver dans la foule le gracieux chapeau de roses et le grand manteau marron.
Alors il se prit à ranger dans la chambre ; il accrocha ses beaux habits aux portemanteaux, disposa le long du mur les chaises bouleversées, comme s’il eût tout voulu préparer là pour un long séjour.
Cependant, songeant qu’il devait se tenir toujours prêt à partir, il plia soigneusement sur le dossier d’une chaise, comme un costume de voyage, sa blouse et ses autres vêtements de collégien ; sous la chaise, il mit ses souliers ferrés pleins de terre encore.
Ce qu’il avait obtenu dépassait toutes ses espérances, Et il suffisait maintenant à sa joie de se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand vent, qui se tournait vers lui…
Le vent de la fenêtre qu’il avait laissée grande ouverte faisait flotter sa pèlerine et, chaque fois qu’il passait près de la lumière, on voyait luire des boutons dorés sur sa fine redingote.
Un instant, au milieu de sa promenade agitée, il s’arrêta et se pencha sur la table, chercha dans une boîte, en sortit plusieurs feuilles de papier… Meaulnes vit, de profil, dans la lueur de la bougie, un très fin, très aquilin visage sans moustache sous une abondante chevelure que partageait une raie de côté.
Comme il arrivait au pied de l’escalier de sa demeure isolée, quelqu’un en descendait qui le heurta dans l’ombre et lui dit : – Adieu, monsieur ! et, s’enveloppant dans sa pèlerine comme s’il avait très froid, disparut.
La lueur du falot venait frapper la fenêtre : un instant, autour de Meaulnes, la chambre maintenant familière, où toutes choses avaient été pour lui si amicales, palpitait, revivait… Et c’est ainsi qu’il quitta, refermant soigneusement la porte, ce mystérieux endroit qu’il ne devait sans doute jamais revoir.
On faisait lever tous les voyageurs pour rapprocher ou reculer les sièges, et les jeunes filles enveloppées dans des fichus se levaient avec embarras, les couvertures tombaient à leurs pieds et l’on voyait les figures inquiètes de celles qui baissaient leur tête du côté des falots.
Meaulnes songea un instant à la jeune fille inquiète, pleine de fièvre et de chagrin, qui entendrait chanter dans le domaine, jusqu’au milieu de la nuit, ces paysans avinés, Dans quelle chambre était-elle ?
Meaulnes referma plus doucement la portière et s’installa avec précaution dans l’autre coin ; puis, avidement, s’efforça de distinguer à travers la vitre les lieux qu’il allait quitter et la route par où il était venu : il devina, malgré la nuit, que la voiture traversait la cour et le jardin, passait devant l’escalier de sa chambre, franchissait la grille et sortait du Domaine pour entrer dans les bois.
C’était, autant qu’on pouvait deviner dans la nuit à ses formes massives, une roulotte arrêtée presque au milieu du chemin et qui avait dû rester là, à proximité de la fête, durant ces derniers jours.
Cet obstacle franchi, les chevaux repartis au trot, Meaulnes commençait à se fatiguer de regarder à la vitre, s’efforçant vainement de percer l’obscurité environnante, lorsque soudain, dans la profondeur du bois, il y eut un éclair, suivi d’une détonation.
À demi replié, Meaulnes obéit, chercha vaguement, d’un geste inconscient, sa casquette, qui avait roulé sous les pieds des deux enfants endormis, dans le coin le plus sombre de la voiture, puis il sortit en se baissant.
Vacillant comme un homme ivre, le grand garçon, les mains dans ses poches, les épaules rentrées, s’en alla lentement sur le chemin de Sainte-Agathe ; tandis que, dernier vestige de la fête mystérieuse, la vieille berline quittait le gravier de la route et s’éloignait, cahotant en silence, sur l’herbe de la traverse.
Les soirs, aussitôt la classe balayée, la cour se vidait comme au temps où j’étais seul, et je voyais errer mon compagnon, du jardin au hangar et de la cour à la salle à manger.
Les jeudis matins, chacun de nous installé sur le bureau d’une des deux salles de classe, nous lisions Rousseau et Paul-Louis Courier que nous avions dénichés dans les placards, entre des méthodes d’anglais et des cahiers de musique finement recopiés.
L’après-midi, c’était quelque visite qui nous faisait fuir l’appartement ; et nous regagnions l’école… Nous entendions parfois des groupes de grands élèves qui s’arrêtaient un instant, comme par hasard, devant le, grand portail, le heurtaient en jouant à des jeux militaires incompréhensibles et puis s’en allaient… Cette triste vie se poursuivit jusqu’à la fin de février.
Je commençais à croire que Meaulnes avait tout oublié, lorsqu’une aventure, plus étrange que les autres, vint me prouver que je m’étais trompé et qu’une crise violente se préparait sous la surface morne de cette vie d’hiver.
Ce fut justement un jeudi soir, vers la fin du mois, que la première nouvelle du domaine étrange, la première vague de cette aventure dont nous ne reparlions pas arriva jusqu’à nous.
À huit heures, Millie qui avait ouvert la porte pour jeter dehors les miettes du repas fit : – Ah ! d’une voix si claire que nous nous approchâmes pour regarder.
À neuf heures, nous nous disposions à monter nous coucher ; ma mère avait déjà la lampe à la main, lorsque nous entendîmes très nettement deux grands coups lancés à toute volée dans le portail, à l’autre bout de la cour.
Il y eut un court silence et mon père commençait à dire que « c’était sans doute… », lorsque, tout juste sous la fenêtre de la salle à manger, qui donnait, je l’ai dit, sur la route de La Gare, un coup de sifflet partit, strident et très prolongé, qui dut s’entendre jusque dans la rue de l’église.
Et, immédiatement, derrière la fenêtre, à peine voilés par les carreaux, poussés par des gens qui devaient être montés à la force des poignets sur l’appui extérieur, éclatèrent des cris perçants. – Amenez-le !
Puis, vociférés à chaque endroit par huit ou dix inconnus aux voix déguisées, les cris de : « Amenez-le ! » éclatèrent successivement – sur le toit du cellier qu’ils avaient dû atteindre en escaladant un tas de fagots adossé au mur extérieur ; – sur un petit mur qui joignait le hangar au portail et dont la crête arrondie permettait de se mettre commodément à cheval – sur le mur grillé de la route de La Gare où l’on pouvait facilement monter… Enfin, par derrière, dans le jardin, une troupe retardataire arriva, qui fit la même sarabande, criant cette fois : – À l’abordage !
Nous connaissions si bien, Meaulnes et moi, les détours et les passages de la grande demeure, que nous voyions très nettement, comme sur un plan, tous les points où ces gens inconnus étaient en train de l’attaquer.
Les cris des gens grimpés sur le cellier, comme ceux des assaillants du jardin, décrurent progressivement, puis cessèrent ; nous entendîmes, le long du mur de la salle à manger le frôlement de toute la troupe qui se retirait en hâte et dont les pas étaient amortis par la neige.
À peine avions-nous eu le temps de nous ressaisir – car l’attaque avait été soudaine comme un abordage bien conduit – et nous disposions-nous à sortir, que nous entendîmes une voix connue appeler à la petite grille :
Et le voilà qui recommence son histoire : « J’étais dans la cour derrière chez moi… » Sur ce, on lui offre une liqueur, qu’il accepte, et on lui demande des détails qu’il est incapable de fournir.
Tout cela ne nous avançait guère et nous restions debout, fort perplexes, tandis que l’homme sirotait la liqueur et de nouveau mimait son histoire, lorsque Meaulnes, qui avait écouté jusque-là fort attentivement, prit par terre le falot du boucher et décida : – Il faut aller voir !
Millie, déjà rassurée, puisque les assaillants étaient partis, et, comme tous les gens ordonnés et méticuleux, fort peu curieuse de sa nature, déclara : – Allez-y si vous voulez. Mais fermez la porte et prenez la clef.
Meaulnes marchait en avant, projetant la lueur en éventail de sa lanterne grillagée… À peine sortions-nous par le grand portail que, derrière la bascule municipale, qui s’adossait au mur de notre préau, partirent d’un seul coup, comme perdreaux surpris, deux individus encapuchonnés.
Et laissant là les deux hommes âgés incapables de soutenir une pareille course, nous nous lançâmes à la poursuite des deux ombres, qui, après avoir un instant contourné le bas du bourg, en suivant le chemin de la Vieille-Planche, remontèrent délibérément vers l’église.
L’endroit était désert le jour : les journaliers absents, les tisserands enfermés ; et durant cette nuit de grand silence il paraissait plus abandonné, plus endormi encore que les autres quartiers du bourg.
On descendait d’abord une pente assez raide, dallée de place en place, puis après avoir tourné deux ou trois fois, entre des petites cours de tisserands ou des écuries vides, on arrivait dans une large impasse fermée par une cour de ferme depuis longtemps abandonnée.
Chez la Muette, tandis qu’elle engageait avec ma mère une conversation silencieuse, les doigts frétillants, coupée seulement de petits cris d’infirme, je pouvais voir par la croisée le grand mur de la ferme, qui était la dernière maison de ce côté du faubourg, et la barrière toujours fermée de la cour sèche, sans paille, où jamais rien ne passait plus…
Il ne touchait pas Meaulnes : il regardait manœuvrer ses soldats qui avaient fort à faire et qui, traînés dans la neige, déguenillés du haut en bas, s’acharnaient contre le grand gars essoufflé.
Meaulnes s’était débarrassé de quatre garçons du Cours qu’il avait dégrafés de sa blouse en tournant vivement sur lui-même et en les jetant à toute volée dans la neige… Bien droit sur ses deux jambes, le personnage inconnu suivait avec intérêt, mais très calme, la bataille, répétant de temps à autre d’une voix nette : – Allez… Courage… Revenez-y… Go on, my boys…
Il avait ; comme les autres, le visage enveloppé dans un cache-nez, mais lorsque Meaulnes, débarrassé de ses adversaires s’avança vers lui, menaçant, le mouvement qu’il fit pour y voir bien clair et faire face à la situation découvrit un morceau de linge blanc qui lui enveloppait la tête à la façon d’un bandage.
Aussitôt les quatre adversaires de Meaulnes qui avaient piqué le nez dans la neige revenaient à la charge pour lui immobiliser bras et jambes, lui liaient les bras avec une corde, les jambes avec un cache-nez, et le jeune personnage à la tête bandée fouillait dans ses poches… Le dernier venu, l’homme au lasso, avait allumé une petite bougie qu’il protégeait de la main, et chaque fois qu’il découvrait un papier nouveau, le chef allait auprès de ce lumignon examiner ce qu’il contenait.
Mais nous deux, dans notre chambre, là-haut, à la lueur de la lampe que Millie nous avait laissée, nous restâmes longtemps à rafistoler nos blouses décousues, discutant à voix basse sur ce qui nous était arrivé, comme deux compagnons d’armes le soir d’une bataille perdue…
Comme nous étions en retard, nous nous glissâmes n’importe où, mais d’ordinaire le grand Meaulnes était le premier de la longue file d’élèves, coude à coude, chargés de livres, de cahiers et de porte-plumes, que M. Seurel inspectait.
Je fus surpris de l’empressement silencieux que l’on mit à nous faire place vers le milieu de la file ; et tandis que M. Seurel, retardant de quelques secondes l’entrée au cours, inspectait le grand Meaulnes, j’avançai curieusement la tête, regardant à droite et à gauche pour voir les visages de nos ennemis de la veille.
Il était à la place habituelle de Meaulnes, le premier de tous, un pied sur la marche de pierre, une épaule et le coin du sac qu’il avait sur le dos, accotés au chambranle de la porte.
Ils restaient au cours deux jours, un mois, rarement plus… Objets de curiosité durant la première heure, ils étaient aussitôt négligés et disparaissaient bien vite dans la foule des élèves ordinaires.
Puis ce fut un plumier chinois rempli de compas et d’instruments amusants qui s’en allèrent par le banc de gauche, glissant silencieusement, sournoisement, de main en main, sous les cahiers, pour que M. Seurel ne pût rien voir.
Passèrent aussi des livres tout neufs, dont j’avais, avec convoitise, lu les titres derrière la couverture des rares bouquins de notre bibliothèque : La Teppe aux Merles, La Roche aux Mouettes, Mon ami Benoist… Les uns feuilletaient d’une main sur leurs genoux ces volumes, venus on ne savait d’où, volés peut-être, et écrivaient la dictée de l’autre main.
D’autres, brusquement, tandis que M. Seurel tournant le dos continuait la dictée en marchant du bureau à la fenêtre, fermaient, un œil et se collaient sur l’autre la vue glauque et trouée de Notre-Dame de Paris.
Peu à peu cependant toute la classe s’inquiéta : les objets, qu’on « faisait passer » à mesure, arrivaient l’un après l’autre dans les mains du grand Meaulnes qui, négligemment, sans les regarder, les posait auprès de lui.
Et il ajouta aussitôt avec un geste large et élégant de jeune seigneur auquel le vieil instituteur ne sut pas résister : – Mais je les mets à votre disposition, monsieur, si vous voulez regarder.
Alors, en quelques secondes, sans bruit, comme pour ne pas troubler le nouvel état de choses qui venait de se créer, toute la classe se glissa curieusement autour du maître qui penchait sur ce trésor sa tête demi-chauve, demi-frisée, et du jeune personnage blême qui donnait avec un air de triomphe tranquille les explications nécessaires.
De tous les plaisirs nouveaux que le bohémien, dès ce matin-là, introduisit chez nous, je ne me rappelle que le plus sanglant : c’était une espèce de tournoi où les chevaux étaient les grands élèves chargés des plus jeunes grimpés sur leurs épaules.
Partagés en deux groupes qui partaient des deux bouts de la cour, ils fondaient les uns sur les autres, cherchant à terrasser l’adversaire par la violence du choc, et les cavaliers, usant de cache-nez comme de lassos, ou de leurs bras tendus comme de lances, s’efforçaient de désarçonner leurs rivaux.
Monté sur le grand Delage qui avait des membres démesurés, le poil roux et les oreilles décollées, le mince cavalier à la tête bandée excitait les deux troupes rivales et dirigeait malignement sa monture en riant aux éclats.
Il resta là un long moment, sa tête rase au vent, à maugréer (to mutter, grumble) contre ce comédien qui allait faire assommer tous ces gars dont il avait été peu de temps auparavant le capitaine.
Partout, dans tous les coins, en l’absence du maître se poursuivait la lutte : les plus petits avaient fini par grimper les uns sur les autres ; ils couraient et culbutaient avant même d’avoir reçu le choc de l’adversaire… Bientôt il ne resta plus debout, au milieu de la cour, qu’un groupe acharné et tourbillonnant d’où surgissait par moments le bandeau blanc du nouveau chef.
Surpris par cette décision soudaine, je sautai pourtant sans hésiter sur ses épaules et en une seconde nous étions au fort de la mêlée, tandis que la plupart des combattants, éperdus, fuyaient en criant : – Voilà Meaulnes !
En moins de rien il ne resta debout que le nouveau venu monté sur Delage ; mais celui-ci, peu désireux d’engager la lutte avec Augustin, d’un violent coup de reins en arrière se redressa et fit descendre le cavalier blanc.
Il expliquait comment, immobilisés par le froid sur la place, ne songeant pas même à organiser des représentations nocturnes où personne ne viendrait, ils avaient décidé que lui-même irait au cours pour se distraire pendant la journée, tandis que son compagnon soignerait les oiseaux des îles et la chèvre savante.
Puis il racontait leurs voyages dans le pays environnant, alors que l’averse tombe sur le mauvais toit de zinc de la voiture et qu’il faut descendre aux côtes pour pousser à la roue.
Le bohémien avait apporté d’autres objets précieux, coquillages, jeux, chansons, et jusqu’à un petit singe qui griffait sourdement l’intérieur de sa gibecière… À chaque instant, il fallait que Seurel s’interrompît pour examiner ce que le malin garçon venait de tirer de son sac… Quatre heures arrivèrent et Meaulnes était le seul à avoir fini ses problèmes.
Il n’y avait plus, semblait-il, entre les heures de cours et de récréation, cette dure démarcation qui faisait la vie scolaire simple et réglée comme par la succession de la nuit et du jour.
Le hasard voulut que ce fût ce jour-là le tour du grand Meaulnes ; et dès le matin j’avais, en causant avec lui, averti le bohémien que les nouveaux étaient toujours désignés d’office pour faire le second balayeur, le jour de leur arrivée.
Je m’étais donc assis sur une petite table, auprès de la fenêtre, lisant à la dernière lueur du jour et je les vis tous les deux déplacer en silence les bancs de l’école – le grand Meaulnes, taciturne et l’air dur, sa blouse noire boutonnée à trois boutons en arrière et sanglée à la ceinture ; l’autre, délicat, nerveux, la tête bandée comme un blessé.
Mais au moment où, remontant tous les deux vers le haut de la classe, ils allaient donner sur le seuil un dernier coup de balai, Meaulnes, baissant la tête, et, sans regarder notre ennemi, dit à mi-voix : – Votre bandeau est rouge de sang et vos habits sont déchirés.
Pour m’en assurer je vous ai volé votre carte… Mais je suis comme vous : j’ignore le nom de ce château ; je ne saurais pas y retourner ; je ne connais pas en entier le chemin qui d’ici vous y conduirait.
– Vous verrez, vous verrez, répondait le jeune garçon avec un peu d’ennui et d’embarras, je vous ai mis sur le plan quelques indications que vous n’aviez pas… C’est tout ce que je pouvais faire.
Il resta songeur un instant, et il ajouta pour nous désabuser tout à fait sur son compte : – Si je suis venu vers vous deux, ce soir, c’est que je m’en suis aperçu ce matin – il y a plus de plaisir à prendre avec vous qu’avec la bande de tous les autres.
Et il ajouta presque solennellement : – Soyez mes amis pour le jour où je serais encore à deux doigts de l’enfer comme une fois déjà… Jurez-moi que vous répondrez quand je vous appellerai – quand je vous appellerai ainsi… (et il poussa une sorte de cri étrange : Hou-ou !…) Vous, Meaulnes, jurez d’abord !
– En retour, dit-il, voici maintenant tout ce que je puis vous dire, je vous indiquerai la maison de Paris où la jeune fille du château avait l’habitude de passer les fêtes : Pâques et la Pentecôte, le mois de juin et quelquefois une partie de l’hiver.
Dumas, son beau-frère, qui habitait chez elle, devait partir en route à quatre heures, et la triste bonne femme, dont la main droite était recroquevillée par une brûlure ancienne, se hâtait dans la cuisine obscure pour préparer le café.
Elle mit sur sa camisole un vieux fichu, puis tenant d’une main sa bougie allumée, abritant la flamme de l’autre main – la mauvaise – avec son tablier levé, elle traversa la cour encombrée de bouteilles vides et de caisses à savon, ouvrit pour y prendre du petit bois la porte du bûcher qui servait de cabanes aux poules… Mais à peine avait-elle poussé la porte que, d’un coup de casquette si violent qu’il fit ronfler l’air, un individu surgissant de l’obscurité profonde éteignit la chandelle, abattit du même coup la bonne femme et s’enfuit à toutes jambes, tandis que les poules et les coqs affolés menaient un tapage (uproar) infernal.
Il constata que le chenapan, pour entrer, avait dû ouvrir avec une fausse clef la porte de la petite cour et qu’il s’était enfui, sans la refermer, par le même chemin.
Aussitôt, en homme habitué aux braconniers et aux chapardeurs, il alluma le falot de sa voiture, et le prenant d’une main, son fusil chargé de l’autre, il s’efforça de suivre la trace du voleur, trace très imprécise – l’individu devait être chaussé d’espadrilles – qui le mena sur la route. La Gare puis se perdit devant la barrière d’un pré.
Garçon malin et fanfaron (boastful), il se dit alors, comme il nous le répéta par la suite avec l’insupportable grasseyement des faubourgs de Montluçon : – Ceux-là sont partis vers La Gare, mais il n’est pas dit que je n’en « chaufferai » pas d’autres, de l’autre côté du bourg.
Il allait s’approcher, pour demander ce qui était arrivé, lorsqu’une ombre silencieuse, une ombre chaussée d’espadrilles, déboucha des Petits-Coins et accourut au galop, sans rien voir, vers le marchepied de la voiture…
Au jour, elles avaient compris, en ouvrant la basse-cour, que les paquets en question étaient les lapins et la volaille… Millie, durant la première récréation, trouva devant la porte de la buanderie plusieurs allumettes à demi brûlées.
On en conclut qu’ils étaient mal renseignés sur notre demeure et n’avaient pu entrer… Chez Perreux, chez Boujardon et chez Clément, on crut d’abord qu’ils avaient volé aussi les cochons, mais on les retrouva dans la matinée, occupés à déterrer des salades, dans différents jardins.
Tout le troupeau avait profité de l’occasion et de la porte ouverte pour faire une petite promenade nocturne… Presque partout on avait enlevé la volaille ; mais on s’en était tenu là.
Mme Pignot, la boulangère, qui ne faisait pas d’élevage, cria bien toute la journée qu’on lui avait volé son battoir et une livre d’indigo, mais le fait ne fut jamais prouvé, ni inscrit sur le procès-verbal…
Pleins d’angoisse et de fièvre, nous restions là, sans oser approcher de l’humble bicoque, qui nous paraissait être le mystérieux passage et l’antichambre du Pays dont nous avions perdu le chemin.
Une brise délicieuse comme une eau tiédie coulait par-dessus le mur, une pluie silencieuse avait mouillé la nuit les feuilles des pivoines ; la terre remuée du jardin avait un goût puissant, et j’entendais, dans l’arbre voisin de la fenêtre, un oiseau qui essayait d’apprendre la musique…
Appuyés contre le mur bas de la petite ruelle, les mains aux poches et nu-tête, nous parlions et le vent tantôt nous faisait frissonner de froid, tantôt, par bouffées de tiédeur, réveillait en nous je ne sais quel vieil enthousiasme profond.
En un clin d’œil, nous étions sur le seuil de la petite grille, nos serviettes à la main… C’était Ganache qui annonçait pour le soir, à huit heures, « vu le beau temps », une grande représentation sur la place de l’Église.
Suivait un long programme des attractions, que le vent emporta, mais où nous pûmes distinguer vaguement « pantomimes… chansons… fantaisies équestres… », le tout scandé par de nouveaux roulements de tambour.
Je revois ce lieu, qui devait être fort étroit, comme un cirque véritable, avec de grandes nappes d’ombre où s’étageaient Mme Pignot, la boulangère, et Fernande, l’épicière, les filles du bourg, les ouvriers maréchaux, des dames, des gamins, des paysans, d’autres gens encore.
À peine étions-nous assis que bondissait sur la piste un poney tout harnaché à qui le jeune personnage blessé fit faire plusieurs tours, et qui s’arrêtait toujours devant l’un de nous lorsqu’il fallait désigner la personne la plus aimable ou la plus brave de la société ; mais toujours devant Mme Pignot lorsqu’il s’agissait de découvrir la plus menteuse, la plus avare ou « la plus amoureuse… » Et c’étaient autour d’elle des rires, des cris et des coins-coins, comme dans un troupeau d’oies que pourchasse un épagneul !…
À l’entracte, le meneur de jeu vint s’entretenir un instant avec M. Seurel, qui n’eût pas été plus fier d’avoir parlé à Talma ou à Léotard ; et nous, nous écoutions avec un intérêt passionné tout ce qu’il disait : de sa blessure – refermée ; de ce spectacle – préparé durant les longues journées d’hiver ; de leur départ – qui ne serait pas avant la fin du mois, car ils pensaient donner jusque-là des représentations variées et nouvelles.
Vers la fin de l’entracte, notre ami nous quitta, et, pour regagner l’entrée de la roulotte, fut obligé de traverser un groupe qui avait envahi la piste et au milieu duquel nous aperçûmes soudain Jasmin Delouche.
Quant à Jasmin, qui paraissait revenir à cet instant d’un voyage, et qui s’entretenait à voix basse mais animée avec Mme Pignot, il était évident qu’une cordelière, un col bas et des pantalons-éléphant eussent fait plus sûrement sa conquête… Il se tenait les pouces au revers de son veston, dans une attitude à la fois très fate et très gênée.
Au passage du bohémien, dans un mouvement de dépit, il dit à haute voix à Mme Pignot quelque chose que je n’entendis pas, mais certainement une injure, un mot provocant à l’adresse de notre ami.
Ce devait être une menace grave et inattendue, car le jeune homme ne put s’empêcher de se retourner et de regarder l’autre, qui, pour ne pas perdre contenance, ricanait, poussait ses voisins du coude, comme pour les mettre de son côté… Tout ceci se passa d’ailleurs en quelques secondes.
Nous n’entendions pas ce qui était dit, mais nous reconnûmes les deux voix, celle du grand gars et celle du jeune homme – la première qui expliquait, qui se justifiait ; l’autre qui gourmandait, avec indignation et tristesse à la fois :
Enfin glissa lentement, entre les rideaux, la face sillonnée de rides, tout écarquillée tantôt par la gaieté tantôt par la détresse, et semée de pains à cacheter ! – d’un long pierrot en trois pièces mal articulées, recroquevillé sur son ventre comme par une colique, marchant sur la pointe des pieds comme par excès de prudence et de crainte, les mains empêtrées (entangled) dans des manches trop longues qui balayaient la piste.
Au dénouement, grimpé sur un échafaudage de chaises, il fit une chute immense et très lente, et son ululement de triomphe strident et misérable durait aussi longtemps que sa chute, accompagné par les cris d’effroi des femmes.
Durant la seconde partie de sa pantomime, je revois, sans bien m’en rappeler la raison, « le pauvre pierrot qui tombe » sortant d’une de ses manches une petite poupée bourrée de son et mimant avec elle tout une scène tragi-comique.
Puis, avec de petits cris pitoyables, il la remplissait de bouillie et, au moment de la plus grande attention, tandis que tous les spectateurs, la lèvre pendante, avaient les yeux fixés sur la fille visqueuse et crevée du pauvre pierrot, il la saisit soudain par un bras et la lança à toute volée, à travers les spectateurs, sur la figure de Jasmin Delouche, dont elle ne fit que mouiller l’oreille, pour aller ensuite s’aplatir sur l’estomac de Mme Pignot, juste au-dessous du menton.
La boulangère poussa un tel cri, elle se renversa si fort en arrière et toutes ses voisines l’imitèrent si bien que le banc se rompit, et la boulangère, Fernande, la triste veuve Delouche et vingt autres s’effondrèrent, les jambes en l’air, au milieu des rires, des cris et des applaudissements, tandis que le grand clown, abattu la face contre terre, se relevait pour saluer et dire :
Mais à ce moment même et au milieu de l’immense brouhaha, le grand Meaulnes, silencieux depuis le début de la pantomime et qui semblait plus absorbé de minute en minute, se leva brusquement, me saisit par le bras, comme incapable de se contenir, et me cria : – Regarde le bohémien !
Mais à peine le grand Meaulnes avait-il fait ce mouvement et poussé ce cri, que le jeune homme rentrait dans la roulotte, après nous avoir jeté un coup d’œil d’entente et nous avoir souri, avec une vague tristesse, comme il souriait d’ordinaire. – Et l’autre ! disait Meaulnes avec fièvre, comment ne l’ai-je pas reconnu tout de suite !
Mais déjà Ganache avait coupé toutes les communications avec la piste ; un à un il éteignait les quatre quinquets du cirque, et nous étions obligés de suivre la foule qui s’écoulait très lentement, canalisée entre les bancs parallèles, dans l’ombre où nous piétinions d’impatience.
Cette grande silhouette blanche que Meaulnes avait vue, le dernier soir de la fête, filer entre les arbres, c’était Ganache, qui avait recueilli le fiancé désespéré et s’était enfui avec lui.
Frantz de Galais nous avait jusqu’ici caché son nom et il avait feint d’ignorer le chemin du Domaine, par peur sans doute d’être forcé de rentrer chez ses parents ; mais pourquoi, ce soir-là, lui avait-il plu soudain de se faire connaître à nous et de nous laisser deviner la vérité tout entière ?…
Et je me souviens que, dans ma soudaine générosité de cœur, je m’approchai de la plus laide des filles du notaire à qui l’on m’imposait parfois le supplice d’offrir mon bras, et spontanément je lui donnai la main.
Le lendemain, dès huit heures, lorsque nous débouchâmes tous les deux sur la place de l’église, avec nos souliers bien cirés, nos plaques de ceinturons bien astiquées et nos casquettes neuves, Meaulnes, qui jusque-là se retenait de sourire en me regardant, poussa un cri et s’élança vers la place vide… Sur l’emplacement de la baraque et des voitures, il n’y avait plus qu’un pot cassé et des chiffons.
Et tandis que nous revenions, à travers le village où la matinée du jeudi commençait, quatre gendarmes à cheval, avertis par Delouche la veille au soir, débouchèrent au galop sur la place et s’éparpillèrent à travers les rues pour garder toutes les issues, comme des dragons qui font la reconnaissance d’un village… Mais il était trop tard.
Prévenu à temps par le mot imprudent de Jasmin, Frantz avait dû comprendre soudain de quel métier son compagnon et lui vivaient quand la caisse de la roulotte était vide ; plein de honte et de fureur, il avait arrêté aussitôt un itinéraire et décidé de prendre du champ avant l’arrivée des gendarmes.
Comme nous rentrions, le soleil dissipait la légère brume du matin ; les ménagères sur le seuil des maisons secouaient leurs tapis ou bavardaient ; et, dans les champs et les bois, aux portes du bourg, commençait la plus radieuse matinée de printemps qui soit restée dans ma mémoire.
Tous les grands élèves du cours devaient arriver vers huit heures, ce jeudi-là, pour préparer, durant la matinée, les uns le Certificat d’Études Supérieures, les autres le concours de l’École Normale.
Lorsque nous arrivâmes tous les deux, Meaulnes plein d’un regret et d’une agitation qui ne lui permettaient pas de rester immobile, moi très abattu, l’école était vide… Un rayon de frais soleil glissait sur la poussière d’un banc vermoulu, et sur le vernis écaillé d’un planisphère.
Comment rester là, devant un livre, à ruminer notre déception, tandis que tout nous appelait au-dehors : les poursuites des oiseaux dans les branches près des fenêtres, la fuite des autres élèves vers les prés et les bois, et surtout le fiévreux désir d’essayer au plus vite l’itinéraire incomplet vérifié par le bohémien – dernière ressource de notre sac presque vide, dernière clef du trousseau, après avoir essayé toutes les autres… Cela était au-dessus de nos forces !
Meaulnes marchait de long en large, allait auprès des fenêtres, regardait dans le jardin, puis revenait et regardait vers le bourg, comme s’il eût attendu quelqu’un qui ne viendrait certainement pas.
– J’ai l’idée, me dit-il enfin, j’ai l’idée que ce n’est peut-être pas aussi loin que nous l’imaginons… Frantz a supprimé sur mon plan toute une portion de la route que j’avais indiquée.
J’étais à moitié assis sur le coin d’une grande table, un pied par terre, l’autre ballant, l’air découragé et désœuvré, la tête basse. – Pourtant, dis-je, au retour, dans la berline, ton voyage a duré toute la nuit.
– Ne viens-tu pas ? me demanda Augustin, s’arrêtant une seconde sur le seuil de la porte entr’ouverte – ce qui fit entrer dans la pièce grise, en une bouffée d’air tiédi par le soleil, un fouillis de cris, d’appels, de pépiements (chirping), le bruit d’un seau sur la margelle du puits et le claquement d’un fouet au loin.
Lorsque M. Seurel arriva, vers dix heures, il avait quitté sa veste d’alpaga noir, revêtu un paletot de pêcheur aux vastes poches boutonnées, un chapeau de paille et de courtes jambières vernies pour serrer le bas de son pantalon.
Il fut entendu que Mouchebœuf conduirait M. Seurel et lui servirait d’appeau… C’est-à-dire que, connaissant les futaies où se trouvaient les dénicheurs (spotters), il devait de temps à autre crier à toute voix : – Hop !
Or, dans le plan rectifié par le bohémien et que nous avions maintes fois étudié avec Meaulnes, il semblait qu’un chemin à un trait, un chemin de terre, partît de cette lisière du bois pour aller dans la direction du Domaine.
La merveilleuse promenade !… Dès que nous eûmes passé le Glacis et contourné le Moulin, je quittai mes deux compagnons, M. Seurel dont on eût dit qu’il partait en guerre – je crois bien qu’il avait mis dans sa poche un vieux pistolet – et ce traître de Mouchebœuf.
Prenant un chemin de traverse, j’arrivai bientôt à la lisière du bois, seul à travers la campagne pour la première fois de ma vie comme une patrouille que son caporal a perdue.
Toute la matinée est à moi pour explorer la lisière du bois, l’endroit le plus frais et le plus caché du pays, tandis que mon grand frère aussi est parti à la découverte.
J’ai sauté tout à l’heure un échalier au bout de la sente, et je me suis trouvé dans cette grande voie d’herbe verte qui coule sous les feuilles, foulant par endroits les orties, écrasant les hautes valérianes.
Et dans le silence, j’entends un oiseau – je m’imagine que c’est un rossignol, mais sans doute je me trompe, puisqu’ils ne chantent que le soir – un oiseau qui répète obstinément la même phrase : voix de la matinée, parole dite sous l’ombrage, invitation délicieuse au voyage entre les aulnes.
Ce ne sont plus des coquilles abandonnées par les eaux que je cherche, sous la direction de M. Seurel, ni des orchis que le maître d’école ne connaisse pas, ni même, comme cela nous arrivait souvent dans le champ du père Martin, cette fontaine profonde et tarie, couverte d’un grillage, enfouie sous tant d’herbes folles qu’il fallait chaque fois plus de temps pour la retrouver… Je cherche quelque chose de plus mystérieux encore.
Cela se découvre à l’heure la plus perdue de la matinée, quand on a depuis longtemps oublié qu’il va être onze heures, midi… Et soudain, en écartant, dans le feuillage profond, les branches, avec ce geste hésitant des mains à hauteur du visage inégalement écartées, on l’aperçoit comme une longue avenue sombre dont la sortie est un rond de lumière tout petit.
Les années passées, lorsque nous arrivions à l’entrée du bois, nous disions toujours, en montrant un point de lumière tout au bout de l’immense allée noire : « C’est là-bas la maison du garde ; la maison de Baladier. »
Je commençais à souffrir de ma jambe fatiguée et de la chaleur que je n’avais pas sentie jusque-là ; je craignais de faire tout seul le chemin du retour, lorsque j’entendis près de moi l’appeau de M. Seurel, la voix de Mouchebœuf, puis d’autres voix qui m’appelaient…
C’était Giraudat, Auberger, Delage et d’autres… Grâce à l’appeau, on avait pris les uns grimpés dans un merisier isolé au milieu d’une clairière ; les autres en train de dénicher des pics-verts.
Ils avaient d’abord répondu par des plaisanteries à l’adresse de « Mouchevache ! », que répétaient les échos des bois, et celui-ci, maladroitement, se croyant sûr de son affaire, avait répondu, vexé : – Vous n’avez qu’à descendre, vous savez !
Ils nous confièrent même, lorsque M. Seurel eut repris la tête de la colonne : – Il y en a un autre qui est passé, un grand, vous savez bien… Il a dû rencontrer, en revenant, la voiture des Granges, et on l’a fait monter, il est descendu, plein de terre, tout déchiré, ici, à l’entrée du chemin des Granges !
Après déjeuner, dans la classe fermée, noire et vide, au milieu du pays radieux, il s’assit à l’une des grandes tables et, la tête dans les bras, il dormit longtemps, d’un sommeil triste et lourd.
Alors Meaulnes, qui regardait comme nous, la main sur une poignée de croisée, ne put s’empêcher de dire, comme s’il eût été fâché de sentir monter en lui tant de regret : – Ah ! ils filaient autrement que cela les nuages, lorsque j’étais sur la route, dans la voiture de La Belle-Étoile.
Millie, trompée par le beau soleil de l’autre semaine, avait fait faire la lessive, mais il ne fallait pas songer à mettre sécher le linge sur les haies du jardin, ni même sur des cordes dans le grenier, tant l’air était humide et froid.
Par les barreaux du grand portail, où nous appuyions silencieusement nos têtes, nous regardâmes, au haut du bourg, sur les Quatre-Routes, le cortège d’un enterrement venu du fond de la campagne.
Où était-il maintenant le jeune capitaine qui si bien menait l’abordage ?… Le curé et les chantres vinrent comme c’était l’usage au devant du cercueil posé là, et les tristes chants arrivaient jusqu’à nous.
Il n’y avait d’espoir pour nous réunir qu’en cette maison de Paris où devait se retrouver la trace de l’aventure perdue… Mais de voir Meaulnes lui-même si triste, quel pauvre espoir c’était là pour moi !
Mes parents furent avertis : M. Seurel se montra très étonné, mais se rendit bien vite aux raisons d’Augustin ; Millie, femme d’intérieur se désola surtout à la pensée que la mère de Meaulnes verrait notre maison dans un désordre inaccoutumé… La malle, hélas ! fut bientôt faite.
Nous cherchâmes sous l’escalier ses souliers des dimanches dans l’armoire, un peu de linge ; puis ses papiers et ses livres d’école – tout ce qu’un jeune homme de dix-huit ans possède au monde.
Quant à moi, je me trouvai, pour la première fois depuis de longs mois, seul en face d’une longue soirée de jeudi – avec l’impression que, dans cette vieille voiture, mon adolescence venait de s’en aller pour toujours.
J’apercevais les linges blancs pendus aux cordes et je n’avais aucune envie de rentrer dans le triste endroit transformé en séchoir, pour m’y trouver en tête-à-tête avec l’examen de la fin de l’année, ce concours de l’École Normale qui devait être désormais ma seule préoccupation.
Et comme on vient à parler de Meaulnes, l’envie me prend, pour dissiper cette gêne et retrouver mon aplomb, de montrer que je connais son histoire et de la raconter un peu.
Meaulnes se mariera avec elle quand il aura fait son année de service. – Il aurait dû, ajoute l’un d’eux, nous en parler et nous montrer son plan au lieu de confier cela à un bohémien !…
Empêtré dans mon insuccès, je veux profiter de l’occasion pour exciter leur curiosité : je me décide à expliquer qui était ce bohémien ; d’où il venait ; son étrange destinée… Boujardon et Delouche ne veulent rien entendre : « C’est celui-là qui a tout fait.
Jasmin Delouche cache rapidement son flacon de goutte derrière un tonneau ; le gros Boujardon dégringole du haut de sa fenêtre, met le pied sur une bouteille vide et poussiéreuse qui roule, et manque deux fois de s’étaler.
D’ailleurs la nuit tombe… On me fait passer par derrière, traverser deux jardins, contourner une mare ; je me retrouve dans la rue mouillée, boueuse, où se reflète la lueur du café Daniel.
Mais par deux fois je me suis éveillé, au milieu de la nuit, croyant entendre, la première fois, le craquement du lit voisin, où Meaulnes avait coutume de se retourner brusquement d’une seule pièce, et, l’autre fois, son pas léger de chasseur aux aguets, à travers les greniers du fond…
Vainement j’attendis un mot d’Augustin le lundi de Pâques et durant tous les jours qui suivirent – jours où il semble, tant ils sont calmes après la grande fièvre de Pâques, qu’il n’y ait plus qu’à attendre l’été.
Çà et là, une fenêtre que l’été avait ouverte toute grande… On voyait la lampe allumée sur la table, refoulant à peine autour d’elle la chaude obscurité de juin ; on voyait presque jusqu’au fond de la pièce… Ah ! si la fenêtre noire d’Yvonne de Galais s’était allumée aussi, j’aurais osé, je crois, monter l’escalier, frapper, entrer…
La nuit – c’était la nuit dernière – lorsque enfin les enfants et les femmes se sont tus, dans les cours, pour me laisser dormir, j’ai commencé d’entendre rouler les fiacres dans la rue.
Mais quand l’un était passé, malgré moi, j’attendais l’autre : le grelot, les pas du cheval qui claquaient sur l’asphalte… Et cela répétait : c’est la ville déserte, ton amour perdu, la nuit interminable, l’été, la fièvre…
À la rentrée, exactement vers la fin de novembre, tandis que je m’étais remis avec une morne ardeur à préparer le Brevet supérieur, dans l’espoir d’être nommé instituteur l’année suivante, sans passer par l’École Normale de Bourges, je reçus la dernière des trois lettres que j’aie jamais reçues d’Augustin :
À la fin de ces froids dimanches d’automne, au moment où il va faire nuit, je ne puis me décider à rentrer, à fermer les volets de ma chambre, sans être retourné là-bas, dans la rue gelée.
« Je suis comme cette folle de Sainte-Agathe qui sortait à chaque minute sur le pas de la porte et regardait, la main sur les yeux, du côté de La Gare, pour voir si son fils qui était mort ne venait pas.
Ses fourrures sont toutes glacées, sa voilette mouillée ; elle apporte avec elle le goût de brume du dehors ; et tandis qu’elle s’approche du feu, je vois ses cheveux blonds givrés, son beau profil au dessin si doux penché vers la flamme…
Et ce fut un nouvel hiver, aussi mort que le précédent avait été vivant d’une mystérieuse vie : la place de l’Église sans bohémiens ; la cour d’école que les gamins désertaient à quatre heures… la salle de classe où j’étudiais seul et sans goût… En février, pour la première fois de l’hiver, la neige tomba, ensevelissant définitivement notre roman d’aventures de l’an passé, brouillant toute piste, effaçant les dernières traces.
Fumer la cigarette, se mettre de l’eau sucrée sur les cheveux pour qu’ils frisent, embrasser les filles du Cours Complémentaire dans les chemins et crier « à la cornette ! » derrière la haie pour narguer la religieuse qui passe, c’était la joie de tous les mauvais drôles du pays.
Le cas est plus grave lorsque le drôle en question a la figure déjà vieillotte et fanée, lorsqu’il s’occupe des histoires louches des femmes du pays, lorsqu’il dit de Gilberte Poquelin mille bêtises pour faire rire les autres.
Et bientôt ce Jasmin Delouche, avec Boujardon et un autre garçon très doux, le fils de l’adjoint qui s’appelait Denis, furent les seuls grands élèves que j’aimasse à fréquenter, parce qu’ils étaient « du temps de Meaulnes ».
Pour tout dire, lui qui avait été l’ennemi du grand Meaulnes, il eût voulu devenir le grand Meaulnes de l’école : tout au moins regrettait-il peut-être de n’avoir pas été son lieutenant.
Outre que Jasmin était plus homme que nous, le vieux petit gars disposait de trésors d’amusements qui consacraient sur nous sa supériorité : un chien de race mêlée, aux longs poils blancs, qui répondait au nom agaçant de Bécali et rapportait les pierres qu’on lançait au loin, sans avoir d’aptitude bien nette pour aucun autre sport ; une vieille bicyclette achetée d’occasion et sur quoi Jasmin nous faisait quelquefois monter, le soir après le cours, mais avec laquelle il préférait exercer les filles du pays ; enfin et surtout un âne blanc et aveugle qui pouvait s’atteler à tous les véhicules.
Et nous partions, huit ou dix grands élèves du cours, accompagnés de M. Seurel, les uns à pied, les autres grimpés dans la voiture à âne, qu’on laissait à la ferme de Grand’Fons, au moment où le chemin du Cher devenait trop raviné.
J’ai lieu de me rappeler jusqu’en ses moindres détails une promenade de ce genre, où l’âne de Jasmin conduisit au Cher nos caleçons, nos bagages, la limonade et M. Seurel, tandis que nous suivions à pied par derrière.
Délivrés de ce souci, il nous semblait que tout l’été, tout le bonheur nous appartenaient, et nous marchions sur la route en chantant, sans savoir quoi ni pourquoi, au début d’un bel après-midi de jeudi.
Et il se mit à raconter sur elle et ses amies plusieurs histoires grivoises, tandis que toute la troupe, par fanfaronnade, s’engageait dans le chemin, laissant M. Seurel continuer en avant, sur la route, dans la voiture à âne.
Les pieds dans le sable et la vase desséchée, nous ne pensions qu’à la bouteille de limonade de la veuve Delouche, qui fraîchissait dans la fontaine de Grand’Fons, une fontaine creusée dans la rive même du Cher.
Il y avait toujours, dans le fond, des herbes glauques et deux ou trois bêtes pareilles à des cloportes ; mais l’eau était si claire, si transparente, que les pêcheurs n’hésitaient pas à s’agenouiller, les deux mains sur chaque bord, pour y boire.
Hélas ! ce fut ce jour-là comme les autres fois… Lorsque, tous habillés, nous nous mettions en rond, les jambes croisées en tailleur, pour nous partager, dans deux gros verres sans pied, la limonade rafraîchie, il ne revenait guère à chacun, lorsqu’on avait prié M. Seurel de prendre sa part, qu’un peu de mousse qui piquait le gosier et ne faisait qu’irriter la soif.
Beaucoup, comme moi, n’arrivaient pas à se désaltérer : les uns, parce qu’ils n’aimaient pas l’eau, d’autres, parce qu’ils avaient le gosier serré par la peur d’avaler un cloporte, d’autres, trompés par la grande transparence de l’eau immobile et n’en sachant pas calculer exactement la surface, s’y baignaient la moitié du visage en même temps que la bouche et aspiraient âcrement par le nez une eau qui leur semblait brûlante, d’autres enfin pour toutes ces raisons à la fois… N’importe ! il nous semblait, sur ces bords arides du Cher, que toute la fraîcheur terrestre était enclose en ce lieu.
Le chemin de Grand’Fons, qui remontait vers la route, était un ruisseau l’hiver et, l’été, un ravin impraticable, coupé de trous et de grosses racines, qui montait dans l’ombre entre de grandes haies d’arbres.
Nous entendions causer et rire les autres, près de nous, au-dessous de nous, invisibles dans l’ombre, tandis que Delouche racontait ses histoires d’homme… Au faîte des arbres de la grande haie grésillaient les insectes du soir qu’on voyait, sur le clair du ciel, remuer tout autour de la dentelle des feuillages.
Au moment où nous arrivions au sommet de la côte, à l’endroit où il reste deux grosses vieilles pierres qu’on dit être les vestiges d’un château fort, il en vint à parler des domaines qu’il avait visités et spécialement d’un domaine à demi abandonné aux environs du Vieux-Nançay : le domaine des Sablonnières.
Avec cet accent de l’Allier qui arrondit vaniteusement certains mots et abrège avec préciosité les autres, il racontait avoir vu quelques années auparavant, dans la chapelle en ruine de cette vieille propriété, une pierre tombale sur laquelle étaient gravés ces mots : Ci-gît le chevalier Galois fidèle à son Dieu, à son Roi, à sa Belle.
– Ah ! bah ! tiens ! disait M. Seurel, avec un léger haussement d’épaules, un peu gêné du ton que prenait la conversation, mais désireux cependant de nous laisser parler comme des hommes.
Il parlait… Il parlait… J’écoutais attentivement, sentant sans m’en rendre compte qu’il s’agissait là d’une chose bien connue de moi, lorsque soudain, tout simplement, comme se font les choses extraordinaires, Jasmin se tourna vers moi et, me touchant le bras, frappé d’une idée qui ne lui était jamais venue :
Je ne l’écoutais plus, persuadé dès le début qu’il avait deviné juste et que devant moi, loin de Meaulnes, loin de tout espoir, venait de s’ouvrir, net et facile comme une route familière, le chemin du Domaine sans nom.
Autant j’avais été un enfant malheureux et rêveur et fermé, autant je devins résolu et, comme on dit chez nous, « décidé », lorsque je sentis que dépendait de moi l’issue de cette grave aventure.
Au Vieux-Nançay, qui était la commune du domaine des Sablonnières, habitait toute la famille de M. Seurel et en particulier mon oncle Florentin, un commerçant chez qui nous passions quelquefois la fin de septembre.
Le Vieux-Nançay fut pendant très longtemps le lieu du monde que je préférais, le pays des fins de vacances, où nous n’allions que bien rarement, lorsqu’il se trouvait une voiture à louer pour nous y conduire.
Il y avait eu, jadis, quelque brouille avec la branche de la famille qui habitait là-bas, et c’est pourquoi sans doute Millie se faisait tant prier chaque fois pour monter en voiture.
Mais moi, je me souciais bien de ces fâcheries !… Et sitôt arrivé, je me perdais et m’ébattais parmi les oncles, les cousines et les cousins, dans une existence faite de mille occupations amusantes et de plaisirs qui me ravissaient.
Nous descendions chez l’oncle Florentin et la tante Julie, qui avaient un garçon de mon âge, le cousin Firmin, et huit filles dont les aînées, Marie-Louise, Charlotte, pouvaient avoir dix-sept et quinze ans.
Ils tenaient un très grand magasin à l’une des entrées de ce bourg de Sologne, devant l’église – un magasin universel, auquel s’approvisionnaient tous les châtelains-chasseurs de la région, isolés dans la contrée perdue, à trente kilomètres de toute gare.
La famille vivait dans une grande cuisine dont la porte s’ouvrait sur le magasin – cuisine où brillaient aux fins de septembre de grandes flambées de cheminée, où les chasseurs et les braconniers qui vendaient du gibier à Florentin venaient de grand matin se faire servir à boire, tandis que les petites filles, déjà levées, couraient, criaient, se passaient les unes aux autres du « sent-y-bon » sur leurs cheveux lissés.
C’est, là que se passaient nos matinées ; et aussi dans la cour où Florentin faisait pousser des dahlias et élevait des pintades ; où l’on torréfiait le café, assis sur des boîtes à savon ; où nous déballions des caisses remplies d’objets divers précieusement enveloppés et dont nous ne savions pas toujours le nom…
Marie-Louise, qui était l’aînée de mes cousines, mais une des plus petites, achevait de plier et de ranger les piles de drap dans la boutique ; elle nous encourageait à venir la distraire.
Alors, Firmin et moi avec toutes les filles, nous faisions irruption dans la grande boutique, sous les lampes d’auberge, tournant les moulins à café, faisant des tours de force sur les comptoirs ; et parfois Firmin allait chercher dans les greniers, car la terre battue invitait à la danse, quelque vieux trombone plein de vert-de-gris…
Je rougis encore à l’idée que, les années précédentes, Mlle de Galais eût pu venir à cette heure et nous surprendre au milieu de ces enfantillages… Mais ce fut un peu avant la tombée de la nuit, un soir de ce mois d’août, tandis que je causais tranquillement avec Marie-Louise et Firmin que je la vis pour la première fois…
On a tout vendu, et les acquéreurs, des chasseurs, ont fait abattre les vieux bâtiments pour agrandir leurs terrains de chasse ; la cour d’honneur n’est plus maintenant qu’une lande de bruyères et d’ajoncs.
Tu auras bien l’occasion de voir ici Mlle de Galais ; c’est elle-même qui vient faire ses provisions, tantôt en selle (in the saddle), tantôt en voiture, mais toujours avec le même cheval, le vieux Bélisaire… C’est un drôle d’équipage !
Et tout a cassé d’un coup ; il s’est sauvé ; on ne l’a jamais revu… La châtelaine morte, Mlle de Galais est restée soudain toute seule avec son père, le vieux capitaine de vaisseau.
Accoudés sur le comptoir ou assis les deux mains à plat sur le bois ciré, nous nous racontions mutuellement ce que nous savions de la mystérieuse jeune fille et cela se réduisait à fort peu de chose – lorsqu’un bruit de roues nous fit tourner la tête.
Une vieille voiture de ferme, aux panneaux arrondis, avec de petites galeries moulées, comme nous n’en avions jamais vu dans cette contrée ; un vieux cheval blanc qui semblait toujours vouloir brouter quelque herbe sur la route, tant il baissait la tête pour marcher ; et sur le siège – je le dis dans la simplicité de mon cœur, mais sachant bien ce que je dis – la jeune fille la plus belle qu’il y ait peut-être jamais eu au monde.
Sur son teint très pur, l’été avait posé deux taches de rousseur (freckles)… Je ne remarquai qu’un défaut à tant de beauté : aux moments de tristesse, de découragement ou seulement de réflexion profonde, ce visage si pur se marbrait légèrement de rouge, comme il arrive chez certains malades gravement atteints sans qu’on le sache.
Ma tante Julie, aussitôt prévenue, arriva, et le temps qu’elle parla, sagement, les mains croisées sur son ventre, hochant doucement sa tête de paysanne-commerçante coiffée d’un bonnet blanc, retarda le moment – qui me faisait trembler un peu – où la conversation s’engagerait avec moi…
Ma tante allumait au-dessus de nos têtes la lampe de porcelaine qui éclairait faiblement le magasin. Je voyais le doux visage enfantin de la jeune fille, ses yeux bleus si ingénus, et j’étais d’autant plus surpris de sa voix si nette, si sérieuse.
Il y a sans cesse des histoires de porte-plume perdus, de cahiers trop chers ou d’enfants qui n’apprennent pas… Eh bien, je me débattrais avec eux et ils m’aimeraient tout de même.
– Ainsi, dit-elle, il y a peut-être quelque grand jeune homme fou qui me cherche au bout du monde, pendant que je suis ici dans le magasin de Mme Florentin, sous cette lampe, et que mon vieux cheval m’attend à la porte.
De la voir sourire, l’audace me prit et je sentis qu’il était temps de dire, en riant aussi : – Et peut-être que ce grand jeune homme fou, je le connais, moi ?
Là aussi une lampe de porcelaine était allumée et un vieillard au doux visage, creusé et rasé, presque toujours silencieux comme un homme accablé par l’âge et les souvenirs, était assis auprès de Florentin devant deux verres de marc.
– François ! cria-t-il de sa forte voix de marchand forain, comme s’il y avait en entre nous une rivière ou plusieurs hectares de terrain, je viens d’organiser un après-midi de plaisir au bord du Cher pour jeudi prochain.
Lorsqu’elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre nous, plus clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, une entente secrète que la mort seule devait briser et une amitié plus pathétique qu’un grand amour.
Il faisait nuit encore et j’eus grand-peine à retrouver mes affaires sur la table encombrée de chandeliers de cuivre et de statuettes de bons saints toutes neuves, choisies au magasin pour meubler mon logis la veille de mon arrivée.
Mais ma journée devait être longue : j’allais d’abord déjeuner à Sainte-Agathe pour expliquer mon absence prolongée et, poursuivant ma course je devais arriver avant le soir à La Ferté d’Angillon, chez mon ami Augustin Meaulnes.
Si déjà pour un jeune homme ordinaire la bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devait-elle pas sembler à un pauvre garçon comme moi, qui naguère encore traînais misérablement la jambe, trempé de sueur, dès le quatrième kilomètre !… Du haut des côtes, descendre et s’enfoncer dans le creux des paysages ; découvrir comme à coups d’ailes les lointains de la route qui s’écartent et fleurissent à votre approche, traverser un village dans l’espace d’un instant et l’emporter tout entier d’un coup d’œil… En rêve seulement j’avais connu jusque-là course aussi charmante, aussi légère.
« Un peu avant l’entrée du bourg, me disait Meaulnes, lorsque jadis il décrivait son village, on voit une grande roue à palettes que le vent fait tourner… » Il ne savait pas à quoi elle servait, ou peut-être feignait-il de n’en rien savoir pour piquer ma curiosité davantage.
À mesure que je suivais le grand détour que faisait la route pour contourner le ruisseau, le paysage s’épanouissait et s’ouvrait… Arrivé sur le pont, je découvris enfin la grand’rue du village.
Des vaches paissaient, cachées dans les roseaux de la prairie et j’entendais leurs cloches, tandis que, descendu de bicyclette, les deux mains sur mon guidon, je regardais le pays où j’allais porter une si grave nouvelle.
Les maisons, où l’on entrait en passant sur un petit pont de bois, étaient toutes alignées au bord d’un fossé qui descendait la rue, comme autant de barques, voiles carguées, amarrées dans le calme du soir.
Mon grand-oncle Moinel, le vieux greffier, l’avait suivi de près. Et ma tante était restée toute seule dans sa bizarre petite maison où les tapis étaient faits d’échantillons cousus, les tables couvertes de coqs, de poules et de chats en papier – mais où les murs étaient tapissés de vieux diplômes, de portraits de défunts, de médaillons en boucles de cheveux morts.
Lorsque j’eus découvert la petite place où se tenait sa maison, je l’appelai bien fort par là porte entr’ouverte, et je l’entendis tout au bout des trois pièces en enfilade pousser un petit cri suraigu : Je n’avais jamais fait de longue course à bicyclette. Celle-ci était la première. – Eh là !
Elle renversa son café dans le feu – à cette heure-là comment pouvait-elle faire du café ? – et elle apparut… Très cambrée en arrière, elle portait une sorte de chapeau-capote-capeline sur le faîte de la tête, tout en haut de son front immense et cabossé (scarred) où il y avait de la femme mongole et de la hottentote ; et elle riait à petits coups, montrant le reste de ses dents très fines.
Avec un mystère parfaitement inutile puisque nous étions tous les deux seuls, elle me glissa une petite pièce que je n’osai pas regarder et qui devait être de un franc… Puis comme je faisais mine de demander des explications ou de la remercier, elle me donna une bourrade (a shove) en criant : – Va donc !
Toujours une bougie à portée de la main, tantôt elle l’enlevait, me laissant dans l’ombre, et tantôt la posait sur la petite table couverte de plats et de vases ébréchés (nicked) ou fendus.
Il fallait prendre un grand express qui passait avant le jour… Je me souvins du triste dîner de jadis, de toutes les histoires du vieux greffier accoudé devant sa bouteille de boisson rose.
Et je me souvenais aussi de mes terreurs… Après le dîner, assise devant le feu, ma grand’tante avait pris mon père à part pour lui raconter une histoire de revenants : « Je me retourne… Ah ! mon pauvre Louis, qu’est-ce que je vois, une petite femme grise… » Elle passait pour avoir la tête farcie de ces sornettes terrifiantes.
Et voici que ce soir-là, le dîner fini, lorsque, fatigué par la bicyclette, je fus couché dans la grande chambre avec une chemise de nuit à carreaux de l’oncle Moinel, elle vint s’asseoir à mon chevet et commença de sa voix la plus mystérieuse et la plus pointue :
Elle était persuadée que tant de bonheur était impossible que le jeune homme était trop jeune pour elle ; que toutes les merveilles qu’il lui décrivait étaient imaginaires, et lorsque enfin Frantz est venu la chercher, Valentine a pris peur.
Alors ma folle s’est imaginé je ne sais quoi ; elle a dit qu’elle allait chercher un fichu à la maison ; et là, pour être sûre de n’être pas suivie, elle a revêtu des habits d’homme et s’est enfuie à pied sur la route de Paris.
Oui, mon imbécile, mais en attendant, il n’avait pas du tout l’idée d’épouser sa sœur ; il s’est tiré une balle de pistolet ; on a vu le sang dans le bois ; mais on n’a jamais retrouvé son corps.
Et depuis son passage les hirondelles nichent dehors. Mais, le soir, à la tombée de la nuit, son ouvrage fini, elle trouvait toujours un prétexte pour aller dans la cour, dans le jardin, ou sur le devant de la porte, même quand il gelait à pierre fendre.
« Malgré nos supplications, elle a voulu continuer son chemin sur Paris, au mois de mars ; je lui ai donné des robes qu’elle a retaillées, Moinel lui a pris son billet à la gare et donné un peu d’argent.
La chandelle était presque, au bout ; un moustique vibrait ; mais la tante Moinel, la tête penchée sous sa capote de velours qu’elle ne quittait que pour dormir, les coudes appuyés sur ses genoux, recommençait son histoire… Par moments, elle relevait brusquement la tête et me regardait pour connaître mes impressions, ou peut-être pour voir si je ne m’endormais pas.
Il faisait, le lendemain matin, quand j’arrivai dans la grand’rue, un si beau temps de vacances, un si grand calme, et sur tout le bourg passaient des bruits si paisibles, si familiers, que j’avais retrouvé toute la joyeuse assurance d’un porteur de bonne nouvelle…
À la mort de son père, retraité depuis longtemps, et qu’un héritage avait enrichi, Meaulnes avait voulu qu’on achetât l’école où le vieil instituteur avait enseigné pendant vingt années, où lui-même avait appris à lire.
Non pas qu’elle fût d’aspect fort aimable : c’était une grosse maison carrée comme une mairie qu’elle avait été ; les fenêtres du rez-de-chaussée qui donnaient sur la rue étaient si hautes que personne n’y regardait jamais ; et la cour de derrière, où il n’y avait pas un arbre et dont un haut préau barrait la vue sur la campagne, était bien la plus sèche et la plus désolée cour d’école abandonnée que j’aie jamais vue…
Dans le couloir compliqué où s’ouvraient quatre portes, je trouvai la mère de Meaulnes rapportant du jardin un gros paquet de linge, qu’elle avait dû mettre sécher dès la première heure de cette longue matinée de vacances.
Ses cheveux gris étaient à demi défaits ; des mèches lui battaient la figure ; son visage régulier sous sa coiffure ancienne était bouffi et fatigué, comme par une nuit de veille ; et elle baissait tristement la tête d’un air songeur.
En hâte je grimpai l’escalier, ouvris la porte de droite où l’on avait laissé l’écriteau Mairie, et me trouvai dans une grande salle à quatre fenêtres, deux sur le bourg, deux sur la campagne, ornée aux murs des portraits jaunis des présidents Grévy et Carnot.
Comme autrefois et comme toujours, homme lent à commencer de parler, ainsi que sont les solitaires, les chasseurs et les hommes d’aventures, il avait pris une décision sans se soucier des mots qu’il faudrait pour l’expliquer.
Un instant décontenancé, sentant que j’allais tout à l’heure, d’un mot, réduire à néant cette décision que je ne comprenais pas, je n’osais plus rien dire et ne savais par où commencer ma mission.
« Eh bien j’ai essayé de vivre là-bas, à Paris, quand j’ai vu que tout était fini et qu’il ne valait plus même la peine de chercher le Domaine perdu… Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, comment pourrait-il s’accommoder ensuite de la vie de tout le monde ?
Certes, j’aurais voulu revoir une fois Mlle de Galais, seulement la revoir… Mais, j’en suis persuadé maintenant, lorsque j’avais découvert le Domaine sans nom, j’étais à une hauteur, à un degré de perfection et de pureté que je n’atteindrai jamais plus.
Il me regarda, puis, détournant brusquement les yeux, rougit comme je n’ai jamais vu quelqu’un rougir : une montée de sang qui devait lui cogner à grands coups dans les tempes…
Alors, tout d’un trait, je racontai ce que je savais, ce que j’avais fait, et comment, la face des choses ayant tourné, il semblait presque que ce fût Yvonne de Galais qui m’envoyait vers lui.
Durant tout ce récit, qu’il écoutait en silence, la tête un peu rentrée, dans l’attitude de quelqu’un qu’on a surpris et qui ne sait comment se défendre, se cacher ou s’enfuir, il ne m’interrompit, je me rappelle, qu’une seule fois.
– Ah ! dit-il, tu vois… (comme s’il eût guetté une occasion de justifier sa conduite et le désespoir où il avait sombré) tu vois : il n’y a plus rien…
Pour terminer, persuadé qu’enfin l’assurance de tant de facilité emporterait le reste de sa peine, je lui racontait qu’une partie de campagne était organisée par mon oncle Florentin, que Mlle de Galais devait y venir à cheval et que lui-même était invité… Mais il paraissait complètement désemparé et continuait à ne rien répondre.
Je m’assis dans la petite salle à manger, sous les calendriers illustrés, les poignards ornementés et les outres soudanaises qu’un frère de M. Meaulnes, ancien soldat d’infanterie de marine, avait rapportés de ses lointains voyages.
Augustin me laissa là un instant, avant le repas, et, dans la chambre voisine, où sa mère avait préparé ses bagages, je l’entendis qui lui disait, en baissant un peu la voix, de ne pas défaire sa malle, – car son voyage pouvait être seulement retardé…
Chez mon oncle il montra la même impatience, il parut incapable de s’intéresser à rien jusqu’au moment où nous fûmes tous installés en voiture, vers dix heures, le lendemain matin, et prêts à partir pour les bords de la rivière.
De loin en loin, nous rencontrions d’autres invités en voiture, et même des jeunes gens à cheval, que Florentin avait conviés audacieusement au nom de M. de Galais… On s’était efforcé comme jadis de mêler riches et pauvres, châtelains et paysans.
Sur là rive où l’on s’arrêta, le coteau venait finir en pente douce et la terre se divisait en petits prés verts, en saulaies séparées par des clôtures, comme autant de jardins minuscules.
De l’autre côté de la rivière les bords étaient formés de collines grises, abruptes, rocheuses ; et sur les plus lointaines on découvrait, parmi les sapins, de petits châteaux romantiques avec une tourelle.
Du petit talus où nous étions grimpés pour voir au loin le chemin, nous apercevions sur la pelouse, en contrebas, un groupe d’invités où Delouche essayait de faire bonne figure :
Je ne sais ce qu’il y a maintenant contre moi : mais si je reste là, je sens qu’elle ne viendra jamais – qu’il est impossible qu’au bout de ce chemin, tout à l’heure, elle apparaisse.
Et au premier détour j’aperçus Yvonne de Galais, montée en amazone sur son vieux cheval blanc, si fringant ce matin-là qu’elle était obligée de tirer sur les rênes pour l’empêcher de trotter.
Donnant le bras à son père, écartant de sa main gauche le pan du grand manteau léger qui l’enveloppait, elle s’avançait vers les invités, de son air à la fois si sérieux et si enfantin.
À la fin, pourtant, d’un mouvement inconscient et gêné, il avait passé sa main sur sa tête nue, comme pour cacher, au milieu de ses compagnons aux cheveux bien peignés, sa rude tête rasée de paysan.
On lui présenta les jeunes filles et les jeunes gens qu’elle ne connaissait pas… Le tour allait venir de mon compagnon ; et je me sentais aussi anxieux qu’il pouvait l’être.
C’est vers la fin de la soirée seulement, lorsque les jeux, la baignade, les conversations, les promenades en bateau dans l’étang voisin se furent un peu partout organisés, que Meaulnes, de nouveau, se trouva en présence de la jeune fille.
Nous étions à causer avec Delouche, assis sur des chaises de jardin que nous avions apportées lorsque, quittant délibérément un groupe de jeunes gens où elle paraissait s’ennuyer, Mlle de Galais s’approcha de nous.
Et chaque fois la jeune fille au supplice devait lui répéter que tout était disparu : la vieille demeure si étrange et si compliquée, abattue ; le grand étang, asséché, comblé ; et dispersés, les enfants aux charmants costumes…
Alors il évoqua les objets de sa chambre : les candélabres, la grande glace, le vieux luth brisé… Il s’enquérait de tout cela, avec une passion insolite, comme s’il eût voulu se persuader que rien ne subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait pas une épave capable de prouver qu’ils n’avaient pas rêvé tous les deux, comme le plongeur rapporte du fond de l’eau un caillou et des algues…
Sur l’herbe courte et légèrement jaunie déjà, nous marchions tous les trois sans bruit : Augustin avait à sa droite près de lui la jeune fille qu’il avait crue perdue pour toujours.
Lorsqu’il posait une de ces dures questions, elle tournait vers lui lentement, pour lui répondre, son charmant visage inquiet ; et une fois, en lui parlant, elle avait posé doucement sa main sur son bras, d’un geste plein de confiance et de faiblesse.
Nous approchions du petit bois où le matin M. de Galais avait attaché Bélisaire ; le soleil vers son déclin allongeait nos ombres sur l’herbe ; à l’autre bout de la pelouse, nous entendions, assourdis par l’éloignement, comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs et des fillettes, et nous restions silencieux dans ce calme admirable, lorsque nous entendîmes chanter de l’autre côté du bois, dans la direction des Aubiers, la ferme du bord de l’eau.
C’était la voix jeune et lointaine de quelqu’un qui mène ses bêtes à l’abreuvoir, un air rythmé comme un air de danse, mais que l’homme étirait et alanguissait comme une vieille balade triste :
Ce n’était rien qu’un de ces airs que chantaient les paysans attardés, au Domaine sans nom, le dernier soir de la fête, quand déjà tout s’était écroulé… Rien qu’un souvenir – le plus misérable – de ces beaux jours qui ne reviendraient plus.
Mais j’allais l’encourager cependant ; lui dire de ne pas craindre de brusquer le grand gars ; qu’un secret sans doute le désespérait et que jamais de lui-même il ne se confierait à elle ni à personne – lorsque soudain, de l’autre côté du bois, partit un cri ; puis nous entendîmes un piétinement comme d’un cheval qui pétarade et le bruit d’une dispute à voix entrecoupées… Je compris tout de suite qu’il était arrivé un accident au vieux Bélisaire et je courus vers l’endroit d’où venait tout le tapage.
Le vieux Bélisaire, attaché trop bas, s’était pris une patte de devant dans sa longe ; il n’avait pas bougé jusqu’au moment où M. de Galais et Delouche, au cours de leur promenade, s’étaient approchés de lui ; effrayé, excité par l’avoine insolite qu’on lui avait donnée, il s’était débattu furieusement ; les deux hommes avaient essayé de le délivrer, mais si maladroitement qu’ils avaient réussi à l’empêtrer davantage, tout en risquant d’essuyer de dangereux coups de sabots.
Trop tard, car le mal était, déjà fait ; le cheval devait avoir un nerf foulé, quelque chose de brisé peut-être, car il se tenait piteusement la tête basse, sa selle à demi dessanglée sur le dos, une patte repliée sous son ventre et toute tremblante.
– Il faut, dit Meaulnes sans répondre, emmener tout de suite ce vieux cheval, pendant qu’il peut encore marcher, – et il n’y a pas de temps à perdre ! – le mettre à l’écurie et ne jamais plus l’en sortir.
Elle prit la bête par les rênes, comme on donne à quelqu’un la main, plutôt pour s’approcher d’elle davantage que pour la conduire… Le vent de cette fin d’été était si tiède sur le chemin des Sablonnières qu’on se serait cru au mois de mai, et les feuilles des haies tremblaient à la brise du Sud… Nous la vîmes partir ainsi, son bras à demi sorti du manteau, tenant dans sa main étroite la grosse rêne de cuir.
Peu à peu, chacun ramassa ses paquets, ses couverts ; on plia les chaises, on démonta les tables ; une à une, les voitures chargées de bagages et de gens partirent, avec des chapeaux levés et des mouchoirs agités.
La roue grinça au tournant dans le sable et bientôt, Meaulnes et moi, qui étions assis sur le siège de derrière, nous vîmes disparaître sur la petite route l’entrée du chemin de traverse que le vieux Bélisaire et ses maîtres avaient pris.
Il dut arriver au Domaine par cette allée de sapins qu’il avait suivie jadis, où il avait entendu, vagabond caché dans les basses branches, la conversation mystérieuse des beaux enfants inconnus…
Pour celui qui ne veut pas être heureux, il n’a qu’à monter dans son grenier et il entendra, jusqu’au soir, siffler et gémir les naufrages ; il n’a qu’à s’en aller dehors, sur la route, et le vent lui rabattra son foulard sur la bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera pleurer.
Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au bord d’un chemin boueux, la maison des Sablonnières, où mon ami Meaulnes est rentré avec Yvonne de Galais, qui est sa femme depuis midi.
Plus de deux fois par semaine, cousant ou lisant près de la grande fenêtre qui donne sur la lande et les sapins, Mlle de Galais a vu tout d’un coup sa haute silhouette rapide passer derrière le rideau, car il vient toujours par l’allée détournée qu’il a prise autrefois.
Le mariage s’est fait à midi, avec le plus de silence possible, dans l’ancienne chapelle des Sablonnières qu’on n’a pas abattue et que les sapins cachent à moitié sur le versant de la côte prochaine.
En vain nous essayons de distraire nos pensées et de tromper notre angoisse en nous montrant, au cours de notre promenade errante, les bauges des lièvres et les petits sillons de sable où les lapins ont gratté fraîchement… un collet tendu… la trace d’un braconnier… Mais sans cesse nous revenons à ce bord du taillis, d’où l’on découvre la maison silencieuse et fermée…
C’est d’abord comme une voix tremblante qui, de très loin, ose à peine chanter sa joie… C’est comme le rire d’une petite fille qui, dans sa chambre, a été chercher tous ses jouets et les répand devant son ami.
Je pense aussi à la joie craintive encore d’une femme qui a été mettre une belle robe et qui vient la montrer et ne sait pas si elle plaira… Cet air que je ne connais pas, c’est aussi une prière, une supplication au bonheur de ne pas être trop cruel, un salut et comme un agenouillement devant le bonheur…
Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc en nous baissant à travers le taillis jusqu’à la grande sapinière, d’où part, à intervalles réguliers, ce cri prolongé qui n’est pas en soi plus triste qu’autre chose, mais qui nous semble à tous les deux de sinistre augure.
Je me poste à l’angle du bois. Jasmin va se placer à l’angle opposé, de façon à commander comme moi, de l’extérieur, deux des côtés du rectangle et à ne pas laisser fuir l’un des bohémiens sans le héler.
Un instant de silence ; je vais me décider à crier encore, lorsque, au cœur même de la sapinière, où mon regard n’atteint pas tout à fait, une voix commande : – Restez où vous êtes : il va venir vous trouver.
Il paraît couvert de boue et mal vêtu ; des épingles de bicyclette serrent le bas de son pantalon, une vieille casquette à ancre est plaquée sur ses cheveux trop longs ; je vois maintenant sa figure amaigrie… Il semble avoir pleuré.
À présent, on était d’abord tenté de le plaindre pour n’avoir pas réussi sa vie ; puis de lui reprocher ce rôle absurde de jeune héros romantique où je le voyais s’entêter… Et enfin je pensais malgré moi que notre beau Frantz aux belles amours avait dû se mettre à voler pour vivre, tout comme son compagnon Ganache… Tant d’orgueil avait abouti à cela !
Quinze ans, il avait encore et tout de même quinze ans ! – l’âge que nous avions à Sainte-Agathe, le soir du balayage des classes, quand nous fîmes tous les trois ce terrible serment enfantin.
Tous les invités partis, le vieux M. de Galais a ouvert la porte, laissant une seconde le grand vent pénétrer dans la maison et gémir ; puis il s’est dirigé vers le Vieux-Nançay et ne reviendra qu’à l’heure du dîner, pour fermer tout à clef et donner des ordres à la métairie.
Un instant, dans la demi-obscurité, Augustin resta seul… Le tic tac d’une petite pendule faisait penser à la salle à manger de Sainte-Agathe… Il songea sans doute : « C’est donc ici la maison tant cherchée, le couloir jadis plein de chuchotements et de passages étranges… »
La jeune femme, alors, eut beau lui montrer les choses merveilleuses dont elle était chargée : ses jouets de petite fille, toutes ses photographies d’enfant : elle, en cantinière, elle et Frantz sur les genoux de leur mère, qui était si jolie… puis tout ce qui restait de ses sages petites robes de jadis : « jusqu’à celle-ci que je portais, voyez, vers le temps où vous alliez bientôt me connaître, où vous arriviez, je crois, au cours de Sainte-Agathe… Meaulnes ne voyait plus rien et n’entendait plus rien.
Là-bas, à la lisière du bois, je commençai d’entendre cette chanson tremblante que nous apportait le vent, coupée bientôt par le second cri des deux fous, qui s’étaient rapprochés de nous dans les sapins.
Nous le vîmes, de la lisière du bois, fermer d’abord avec hésitation un volet, puis regarder vaguement vers nous, en fermer un autre, et soudain s’enfuir à toutes jambes dans notre direction.
Il m’est arrivé, dans les quartiers pauvres de Paris, de voir soudain, descendu dans la rue, séparé par des agents intervenus dans la bataille, un ménage qu’on croyait heureux, uni, honnête.
Le scandale a éclaté tout d’un coup, n’importe quand, à l’instant de se mettre à table, le dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fête du petit garçon… – et maintenant tout est oublié, saccagé.
L’homme et la femme, au milieu du tumulte, ne sont plus que deux démons pitoyables et les enfants en larmes se jettent contre eux, les embrassent étroitement, les supplient de se taire et de ne plus se battre.
Mais quand elle eut compris que Meaulnes était bien là, que cette fois du moins, il ne l’abandonnerait pas, alors elle passa son bras sous le sien, puis elle ne put s’empêcher de rire au milieu de ses larmes comme un petit enfant.
Et je les laissai retourner tous les deux, dans le beau grand vent du soir d’hiver qui leur fouettait le visage, lui, l’aidant de la main aux passages difficiles ; elle, souriant et se hâtant, – vers leur demeure pour un instant abandonnée.
Mal rassuré, en proie à une sourde inquiétude, que l’heureux dénouement du tumulte de la veille n’avait pas suffi à dissiper, il me fallut rester enfermé dans l’école pendant toute la journée du lendemain.
Le soir, je pris en hâte ma pèlerine, mon bâton, un morceau de pain, pour manger en route, et j’arrivai, quand la nuit tombait déjà, pour trouver tout fermé aux Sablonnières, comme la veille… Un peu de lumière au premier étage ; mais aucun bruit ; pas un mouvement… Pourtant, de la cour de la métairie, je vis cette fois la porte de la ferme ouverte, le feu allumé dans la grande cuisine et j’entendis le bruit habituel des voix et des pas à l’heure de la soupe.
Et je ne fus qu’à demi surpris lorsque à mon coup de sonnette, je vis M. de Galais tout seul paraître et me parler à voix basse : Yvonne de Galais était alitée, avec une fièvre violente ; Meaulnes avait dû partir dès vendredi matin pour un long voyage ; on ne savait quand il reviendrait…
La porte refermée, je restai un instant sur le perron, le cœur serré, dans un désarroi absolu, à regarder sans savoir pourquoi une branche de glycine desséchée que le vent balançait tristement dans un rayon de soleil.
Elle parlait peu, mais elle disait chaque phrase avec une animation extraordinaire, comme si elle eût voulu se persuader à elle-même que le bonheur n’était pas évanoui encore… Je n’ai pas gardé le souvenir de ce que nous avons dit.
Le seul regret que lui inspirât le passé, c’était, je pense, de n’avoir point encore été pour son frère une confidente assez intime, puisque, au moment de sa grande débâcle, il n’avait rien osé lui dire non plus qu’à personne et s’était jugé perdu sans recours.
Et c’était là, quand j’y songe, une lourde tâche qu’avait assumée la jeune femme ; – tâche périlleuse, de seconder un esprit follement chimérique comme son frère ; tâche écrasante, quand il s’agissait de lier partie avec ce cœur aventureux qu’était mon ami le grand Meaulnes.
De cette foi qu’elle gardait dans les rêves enfantins de son frère, de ce soin qu’elle apportait à lui conserver au moins des bribes de ce rêve dans lequel il avait vécu jusqu’à vingt ans, elle me donna un jour la preuve la plus touchante et je dirai presque la plus mystérieuse.
Mais, à mon étonnement, lorsqu’il nous fut possible enfin de quitter notre abri, la jeune femme, au lieu de revenir vers les Sablonnières, continua son chemin et me demanda de la suivre.
Yvonne de Galais ouvrit la première à notre droite et me fit pénétrer dans une chambre sombre, ou je distinguai après un moment d’hésitation, une grande glace et un petit lit recouvert, à la mode campagnarde, d’un édredon de soie rouge.
Et, tandis qu’un rayon de soleil languissant, le premier, et le dernier de la journée, faisait plus pâles nos visages et plus obscure la tombée de la nuit, nous étions là, debout, glacés et tourmentés, dans la maison étrange !
« Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec un soupir, la maison est vide, M. de Galais, frappé par l’âge et le chagrin, n’a jamais rien fait pour retrouver ni rappeler mon frère.
Et je me plais à imaginer que ce sont les anciens amis de Frantz ; que lui-même est encore un enfant et qu’il va revenir bientôt avec la fiancée qu’il s’était choisie.
Tout ce grand chagrin dont elle n’avait jamais rien dit, ce grand regret d’avoir perdu son frère si fou, si charmant et si admiré, il avait fallu cette averse et cette débâcle enfantine pour qu’elle me les confiât.
De celle qui avait été la fée, la princesse et l’amour mystérieux de toute notre adolescence, c’est à moi qu’il était échu de prendre le bras et de dire ce qu’il fallait pour adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon avait fui.
De cette époque, de ces conversations, le soir, après la classe que je faisais sur la côte de Saint-Benoist-des-Champs, de ces promenades où la seule chose dont il eût fallu parler était la seule sur laquelle nous étions décidés à nous taire, que pourrais-je dire à présent ?
Je n’ai pas gardé d’autre souvenir que celui, à demi effacé déjà, d’un beau visage amaigri, de deux yeux dont les paupières s’abaissent lentement tandis qu’ils me regardent, comme pour déjà ne plus voir qu’un monde intérieur.
Et le jeudi ou le dimanche, nous encouragions les jeux des petits campagnards d’alentour, dont les cris et les rires, dans le site solitaire, faisaient paraître plus déserte et plus vide encore la petite maison abandonnée.
Millie dans le salon cousait ou jouait du piano comme jadis… Et dans le silence absolu de la classe, où les couronnes de papier vert déchirées, les enveloppes des livres de prix, les tableaux épongés, tout disait que l’année était finie, les récompenses distribuées, tout attendait l’automne, la rentrée d’octobre et le nouvel effort – je pensais de même que notre jeunesse était finie et le bonheur manqué ; moi aussi j’attendais la rentrée aux Sablonnières et le retour d’Augustin qui peut-être ne reviendrait jamais…
Il y avait eu un silence ; de ma part, un léger embarras de jeune homme. Et j’avais dit tout de suite, inconsidérément, pour le dissiper – songeant trop tard à tout le drame que je remuais ainsi : – Vous devez être bien heureuse ?
Durant cette dernière semaine des vacances, qui est en général la plus belle et la plus romantique, semaine de grandes pluies, semaine où l’on commence à allumer les feux, et que je passais d’ordinaire à chasser dans les sapins noirs et mouillés du Vieux-Nançay, je fis mes préparatifs pour rentrer directement à Saint-Benoist-des-Champs.
Le voiturier parti, je déballai tristement dans la salle à manger sonore et « renfermée » le paquet de provisions que m’avait fait maman… Après un léger repas du bout des dents, impatient, anxieux, je mis ma pèlerine et partis pour une fiévreuse promenade qui me mena tout droit aux abords des Sablonnières.
Cependant, plus hardi qu’en février, après avoir tourné tout autour du domaine où brillait seule la fenêtre de la jeune femme, je franchis, derrière la maison, la clôture du jardin et m’assis sur un banc, contre la haie, dans l’ombre commençante, heureux simplement d’être là, tout près de ce qui me passionnait et m’inquiétait le plus au monde.
Tendrement, tristement, je rêvais aux chemins boueux de Sainte-Agathe, par ce même soir de fin septembre ; j’imaginais la place pleine de brume, le garçon boucher qui siffle en allant à la pompe, le café illuminé – la joyeuse voiturée avec sa carapace de parapluies ouverts qui arrivait avant la fin des vacances, chez l’oncle Florentin… Et je me disais tristement : Qu’importe tout ce bonheur, puisque Meaulnes, mon compagnon, ne peut pas y être, ni sa jeune femme…
Ainsi ma mère, autrefois, s’inquiétait et me cherchait pour me dire : « Il faut rentrer », mais ayant pris goût à cette promenade sous la pluie et dans la nuit, elle disait seulement avec douceur : « Tu vas prendre froid ! » et restait en ma compagnie à causer longuement…
Yvonne de Galais me tendit une main brûlante, et, renonçant à me faire entrer aux Sablonnières, elle s’assit sur le banc moussu et vert-de-grisé, du côté le moins mouillé, tandis que debout, appuyé du genou à ce même banc, je me penchais vers elle pour l’entendre.
Songez à ce que nous avons fait…Nous lui avons dit : voici le bonheur, voici ce que tu as cherché pendant toute ta jeunesse, voici la jeune fille qui était à la fin de tous tes rêves !
Mais quand je l’ai vu près de moi, avec toute sa fièvre, son inquiétude, son remords mystérieux, j’ai compris que je n’étais qu’une pauvre femme comme les autres…« – Je ne suis pas digne de vous, répétait-il, quand ce fut le petit jour et la fin de la nuit de nos noces.
Alors j’ai dit : « – S’il faut que vous partiez, si je suis venue vers vous au moment où rien ne pouvait vous rendre heureux, s’il faut que vous m’abandonniez un temps pour ensuite revenir apaisé près de moi, c’est moi qui vous demande de partir…
Certes, au fond de moi, je revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et sauvage, qui se faisait toujours punir plutôt que de s’excuser ou de demander une permission qu’on lui eût certainement accordée.
Sans doute aurait-il fallu qu’Yvonne de Galais lui fît violence et, lui prenant la tête entre ses mains, lui dît : « Qu’importe ce que vous avez fait ; je vous aime ; tous les hommes ne sont-ils pas des pécheurs ? »
Sans doute avait-elle eu grand tort, par générosité, par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi sur la route des aventures… Mais comment aurais-je pu désapprouver tant de bonté, tant d’amour !…
Et alors, la pensée nous venant à tous deux de la vie aventureuse qu’il menait à cette heure sur les routes de France ou d’Allemagne, nous commençâmes à parler de lui comme nous ne l’avions jamais fait.
Détails oubliés, impressions anciennes nous revenaient en mémoire, tandis que lentement nous regagnions la maison, faisant à chaque pas de longues stations pour mieux échanger nos souvenirs… Longtemps – jusqu’aux barrières du jardin – dans l’ombre, j’entendis la précieuse voix basse de la jeune femme ; et moi, repris par mon vieil enthousiasme, je lui parlais sans me lasser, avec une amitié profonde, de celui qui nous avait abandonnés…
Accoudé près de moi sur l’appui de la croisée, il me racontait, avec épuisement et bonheur, le drame de la nuit ; et moi qui l’écoutais, je sentais obscurément que quelqu’un d’étranger était maintenant avec nous dans la chambre…
Sous les rideaux, cela se mit à crier, un petit cri aigre et prolongé… Alors M. de Galais me dit à demi-voix : – C’est cette blessure à la tête qui la fait crier.
Elle voulut faire un effort pour me dire quelque chose, me demander je ne sais quoi ; elle tourna les yeux vers moi, puis vers la fenêtre, comme pour me faire signe d’aller dehors chercher Quelqu’un… Mais alors une affreuse crise d’étouffement la saisit ; ses beaux yeux bleus qui, un instant, m’avaient appelé si tragiquement, se révulsèrent ; ses joues et son front noircirent, et elle se débattit doucement, cherchant à contenir jusqu’à la fin son épouvante et son désespoir.
On se précipita – le médecin et les femmes – avec un ballon d’oxygène, des serviettes, des flacons ; tandis que le vieillard penché sur elle criait – criait comme si déjà elle eût été loin de lui, de sa voix rude et tremblante : – N’aie pas peur, Yvonne.
Elle put souffler un peu, mais elle continua à suffoquer à demi, les yeux blancs, la tête renversée, luttant toujours, mais incapable, fût-ce un instant, pour me regarder et me parler, de sortir du gouffre où elle était déjà plongée.
En arrivant à la lisière des sapins, derrière la maison, songeant au regard de la jeune femme tourné vers la fenêtre, j’examinai avec l’attention d’une sentinelle ou d’un chasseur d’hommes la profondeur de ce bois par où Augustin était venu jadis et par où il avait fui l’hiver précédent.
Mais, à la longue, là-bas, vers l’allée qui venait de Préveranges, j’entendis le son très fin d’une clochette ; bientôt parut au détour du sentier un enfant avec une calotte rouge et une blouse d’écolier que suivait un prêtre… Et je partis, dévorant mes larmes.
Et lorsque je parus enfin, tournant la clef de la classe moisie, qui était fermée depuis deux mois, ce que je redoutais le plus au monde arriva : je vis le plus grand des écoliers se détacher du groupe qui jouait sous le préau et s’approcher de moi.
M. de Galais, accroupi dans un coin, nous tournant le dos, est en chaussettes, sans souliers, et il fouille avec une terrible obstination dans des tiroirs en désordre, arrachés d’une armoire.
L’habillage terminé – on lui a mis son admirable robe de velours bleu sombre, semée par endroits de petites étoiles d’argent, mais il a fallu aplatir et friper les belles manches à gigot maintenant démodées – au moment de faire monter le cercueil, on s’est aperçu qu’il ne pourrait pas tourner dans le couloir trop étroit.
Il faudrait avec une corde le hisser du dehors par la fenêtre et de fa même façon le faire descendre ensuite… Mais M. de Galais, toujours penché sur de vieilles choses parmi lesquelles il cherche on ne sait quels souvenirs perdus, intervient alors avec une véhémence terrible.
– Plutôt, dit-il d’une voix coupée par les larmes et la colère, plutôt que de laisser faire une chose aussi affreuse, c’est moi qui la prendrai et la descendrai dans mes bras…
Mais alors je m’avance, je prends le seul parti possible : avec l’aide du médecin et d’une femme, passant un bras sous le dos de la morte étendue, l’autre sous ses jambes, je la charge contre ma poitrine.
Agrippé au corps inerte et pesant, je baisse la tête sur la tête de celle que j’emporte, je respire fortement et ses cheveux blonds aspirés m’entrent dans la bouche – des cheveux morts qui ont un goût de terre.
Ce goût de terre et de mort, ce poids sur le cœur, c’est tout ce qui reste pour moi de la grande aventure, et de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchée – tant aimée…
Aux premiers grands froids de l’hiver il s’éteignit paisiblement et je ne pus me tenir de verser des larmes au chevet de ce vieil homme charmant, dont la pensée indulgente et la fantaisie alliée à celle de son fils avaient été la cause de toute notre aventure.
Comme il n’avait plus depuis longtemps ni parents ni amis dans cette région de la France, il m’institua par testament son légataire universel jusqu’au retour de Meaulnes, à qui je devais rendre compte de tout, s’il revenait jamais… Et c’est aux Sablonnières désormais que j’habitais.
Je n’allais plus à Saint-Benoist que pour y faire la classe, partant le matin de bonne heure, déjeunant à midi d’un repas préparé au Domaine, que je faisais chauffer sur le poêle et rentrant le soir aussitôt après l’étude.
Je ne désespérais pas, d’ailleurs, de découvrir à la longue dans les meubles, dans les tiroirs de la maison, quelque papier, quelque indice qui me permît de connaître l’emploi de son temps, durant le long silence des années précédentes – et peut-être ainsi de saisir les raisons de sa fuite ou tout au moins de retrouver sa trace… J’avais déjà vainement inspecté je ne sais combien de placards et d’armoires, ouvert, dans les cabinets de débarras, une quantité d’anciens cartons de toutes formes, qui se trouvaient tantôt remplis de liasses de vieilles lettres et de photographies jaunies de la famille de Galais, tantôt bondés de fleurs artificielles, de plumes, d’aigrettes et d’oiseaux démodés.
Il s’échappait de ces boîtes je ne sais quelle odeur fanée, quel parfum éteint, qui, soudain, réveillaient en moi pour tout un jour les souvenirs, les regrets, et arrêtaient mes recherches…
Un jour de congé, enfin, j’avisai au grenier une vieille petite malle longue et basse, couverte de poils de porc à demi rongés, et que je reconnus pour être la malle d’écolier d’Augustin.
Arithmétiques, littératures, cahiers de problèmes, que sais-je ?… Avec attendrissement plutôt que par curiosité, je me mis à fouiller dans tout cela, relisant les dictées que je savais encore par cœur, tant de fois nous les avions recopiées ! « L’Aqueduc » de Rousseau, « Une aventure en Calabre » de P. -L.
Tout en réfléchissant, agenouillé par terre, à ces coutumes, à ces règles puériles qui avaient tenu tant de place dans notre adolescence, je faisais tourner sous mon pouce le bord des pages du cahier inachevé.
Dès la première ligne, je jugeai qu’il pouvait y avoir là des renseignements sur la vie passée de Meaulnes à Paris, des indices sur la piste que je cherchais, et je descendis dans là salle à manger pour parcourir à loisir, à la lumière du jour, l’étrange document.
Samedi 13 février. – J’ai rencontré, sur le quai, cette jeune fille qui m’avait renseigné au mois de juin, qui attendait comme moi devant la maison fermée… Je lui ai parlé.
Tandis qu’elle marchait, je regardais de côté les légers défauts de son visage : une petite ride au coin des lèvres, un peu d’affaissement aux joues, et de la poudre accumulée aux ailes du nez.
Cependant, à la nuit pleine, sur le trottoir désert et mouillé qui reflète la lueur d’un bec de gaz, elle s’est approchée de moi tout d’un coup, pour me demander de l’emmener ce soir au théâtre avec sa sœur.
Et elle s’est enveloppée dans son écharpe. En effet, sous le carré de dentelle noire, on voyait que, dans sa hâte à changer de toilette, elle avait refoulé le haut de sa simple chemise montante.
Près d’elle, le seul être au monde qui ait pu me renseigner sur les gens du Domaine, je ne cesse de penser à mon étrange aventure de jadis… J’ai voulu l’interroger de nouveau sur le petit hôtel du boulevard.
Et je me souviens tout à coup d’une décision que j’avais prise l’autre mois : j’avais résolu d’aller là-bas en pleine nuit, vers une heure du matin, de contourner l’hôtel, d’ouvrir la porte du jardin, d’entrer comme un voleur et de chercher un indice quelconque qui me permît de retrouver le Domaine perdu, pour la revoir, seulement la revoir… Mais je suis fatigué.
Moi aussi je me suis hâté de changer de costume, avant le théâtre, et je n’ai pas dîné… Agité, inquiet, pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit, avant de me coucher, en proie à un vague remords.
J’accompagne du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je vois venir et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui, le plus longtemps, le plus près de moi, lui ont ressemblé et m’ont fait espérer…
À la tombée de la nuit, un gardien de la paix traîne au poste voisin un voyou qui lui jette d’une voix étouffée toutes les injures, toutes les ordures qu’il sait.
L’agent est furieux, pâle, muet… Dès le couloir il commence à cogner, puis il referme sur eux la porte pour battre le misérable tout à l’aise… Il me vient cette pensée affreuse que j’ai renoncé au paradis et que je suis en train de piétiner aux portes de l’enfer.
De temps à autre une bonne ou une ménagère sort sous la petite pluie pour faire avant la nuit ses emplettes… Il n’y a rien, ici, pour moi, et je m’en vais… Je repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit, sur la place où nous devions nous attendre.
Tandis que l’heure avance, que ce jour-là va bientôt finir et que déjà je le voudrais fini, il y a des hommes qui lui ont confié tout leur espoir, tout leur amour et leurs dernières forces.
Mais en arrivant ce soir, à quatre heures, au coin du théâtre : la voici. Fine et grave, vêtue de noir, mais avec de la poudre au visage et une collerette qui lui donne l’air d’un pierrot coupable.
Je pense qu’elle veut se prouver à elle-même qu’elle a eu raison jadis de faire la sottise dont elle parle, qu’elle n’a rien à regretter et n’était pas digne du bonheur qui s’offrait à elle.
Mais sans cesse repris par le désir de chercher encore, de partir encore sur la trace de son amour perdu, il avait dû, sans doute, plusieurs fois disparaître ; et, dans ces lettres, avec un embarras tragique, il cherchait à se justifier devant Valentine.
Mais, chose étrange, à partir de cet instant, peut-être par un sentiment de pudeur secrète, le journal était rédigé de façon si hachée, si informe, griffonné si hâtivement aussi, que j’ai dû reprendre moi-même et reconstituer toute cette partie de son histoire.
Ce rideau semé de grappes rougies par le soleil, ces voix matinales montant dans la chambre silencieuse, tout cela se confondait dans l’impression unique d’un réveil à la campagne, au début de délicieuses grandes vacances.
15 juin. – À ce dîner, à la ferme, où grâce à leurs amis qui les avaient présentés comme mari et femme, ils furent conviés, à leur grand ennui, elle se montra timide comme une nouvelle mariée.
Et tandis que Patrice, à la façon d’un gentilhomme campagnard, dirigeait le dîner : « C’est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir, dans une salle basse comme celle-ci, une belle salle que je connais bien, présider le repas de mes noces. »
Et par les chemins, dans la cour, cachés dans les bosquets, des enfants inconnus nous auraient fait fête, criant : « Vive la mariée »… Quelles folies, n’est-ce pas ? »
Elle se retourna vers lui, avec élan, avec douceur. « À vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j’ai : quelque chose qui ait été pour moi plus précieux que tout… et vous le brûlerez ! »
– C’était mon ami le meilleur, c’était mon frère d’aventures, et voilà que je lui ai pris sa fiancée ! « Ah ! poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez fait, vous qui n’avez voulu croire à rien.
Et si vous ne revenez pas me chercher, vous savez, n’est-ce pas ? que mon père est trop pauvre pour me garder ; eh bien ! je repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l’ai déjà fait une fois, je deviendrai certainement une fille perdue, moi qui n’ai plus de métier…
Rentré à la Ferté-d’Angillon, Meaulnes écrivait à Valentine en apparence pour lui affirmer sa résolution de ne jamais la revoir et lui en donner des raisons précises, mais en réalité, peut-être, pour qu’elle lui répondît.
Dans une de ces lettres, il lui demandait ce que, dans son désarroi, il n’avait pas même songé d’abord à lui demander : savait-elle où se trouvait le Domaine tant cherché ?
Et d’après les pages qui vont suivre – les dernières de son journal – j’imagine qu’il dut, un beau matin du début des vacances, louer une bicyclette pour aller à Bourges, visiter la cathédrale.
Il était parti à la première heure, par la belle route droite entre les bois, inventant en chemin mille prétextes à se présenter dignement, sans demander une réconciliation, devant celle qu’il avait chassée.
Tant mieux ! » avec la certitude que c’était bien « tant pis » au contraire et que, sous les yeux de cette femme, avant d’arriver à la grille il allait buter des deux pieds et tomber sur les genoux.
L’un d’eux racontait bruyamment une histoire de femme qu’on entendait par bribes : « … Je lui ai dit… Vous devez bien me connaître… Je fais la partie avec votre mari tous les soirs ! »
Il y avait çà et là l’enseigne d’une maison louche, une lanterne rouge… Meaulnes sentait sa douleur perdue, dans ce quartier malpropre, vicieux, réfugié, comme aux anciens âges, sous les arcs-boutants de la cathédrale.
Il lui venait une crainte de paysan, une répulsion pour cette église de la ville, où tous les vices sont sculptés dans des cachettes, qui est bâtie entre les mauvais lieux et qui n’a pas de remède pour les plus pures douleurs d’amour.
Par dégoût ou par jeu, pour se venger de son amour ou pour l’abîmer, Meaulnes les suivit lentement à bicyclette et l’une d’elles, une misérable fille dont les rares cheveux blonds étaient tirés en arrière par un faux chignon, lui donna rendez-vous pour six heures au Jardin de l’Archevêché, le jardin où Frantz, dans une de ses lettres, donnait rendez-vous à la pauvre Valentine.
Mais maintenant il n’y avait plus rien, rien… La triste soirée durait et Meaulnes savait seulement que quelque part, perdue, durant ce même après-midi, Valentine regardait passer dans son souvenir cette place morne où jamais elle ne viendrait plus.
Mais, pour Meaulnes, à ce moment, il n’existait plus qu’un seul amour, cet amour mal satisfait qu’on venait de souffleter si cruellement, et la jeune fille entre toutes qu’il eût dû protéger, sauvegarder, était justement celle-là qu’il venait d’envoyer à sa perte.
Une date, dans un coin de page, me faisait croire que c’était là ce long voyage pour lequel Mme Meaulnes faisait des préparatifs, lorsque j’étais venu à La Ferté-d’Angillon pour tout déranger.
Dans la mairie abandonnée, Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets par un beau matin de la fin du mois d’août – lorsque j’avais poussé la porte et lui avais apporté la grande nouvelle qu’il n’attendait plus.
Alors avaient commencé le remords, le regret et la peine, tantôt étouffés, tantôt triomphants, jusqu’au jour des noces où le cri du bohémien dans les sapins lui avait théâtralement rappelé son premier serment de jeune homme.
Sur ce même cahier de devoirs mensuels, il avait encore griffonné quelques mots en hâte, à l’aube, avant de quitter, avec sa permission mais pour toujours –, Yvonne de Galais, son épouse depuis la veille :
Cramponnée aux barreaux des chaises, elle les poussait toute seule, s’essayant à marcher sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre qui réveillait longuement les échos sourds de la demeure abandonnée.
Souvent ainsi les villageois d’alentour s’entendaient avec moi pour de grandes parties de braconnage : pêches à la main, la nuit, pêches aux éperviers prohibés… Tout le temps de l’été, nous partions les jours de congé, dès l’aube, et nous ne rentrions qu’à midi.
Ce matin-là, j’étais donc debout, à cinq heures et demie, devant la maison, sous un petit hangar adossé au mur qui séparait le jardin anglais des Sablonnières du jardin potager de la ferme.
Il ne faisait pas jour tout à fait ; c’était le crépuscule d’un beau matin de septembre ; et le hangar où je démêlais à la hâte mes engins se trouvait à demi plongé dans la nuit.
Alors, pour détourner un peu ce grand attendrissement et ce flot de larmes, tout en la tenant très serrée contre lui, assise sur son bras droit, il tourna vers moi sa tête baissée et me dit :
Et en effet, au début de la matinée, lorsque je m’en allai, tout pensif et presque heureux vers la maison de Frantz qu’Yvonne de Galais m’avait jadis montrée déserte, j’aperçus de loin une manière de jeune ménagère en collerette, qui balayait le pas de sa porte, objet de curiosité et d’enthousiasme pour plusieurs petits vachers endimanchés qui s’en allaient à la messe…
Cependant la petite fille commençait à s’ennuyer d’être serrée ainsi, et comme Augustin, la tête penchée de côté pour cacher et arrêter ses larmes, continuait à ne pas la regarder, elle lui flanqua une grande tape de sa petite main sur sa bouche barbue et mouillée.
Un peu déçu et pourtant émerveillé, je comprenais que la petite fille avait enfin trouvé là le compagnon qu’elle attendait obscurément… La seule joie que m’eût laissée le grand Meaulnes, je sentais bien qu’il était revenu pour me la prendre.
C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier, et, si peu que l’on sache de son sentiment a cet égard, lorsqu’il arrive dans une nouvelle résidence, cette idée est si bien fixée dans l’esprit de ses voisins qu’ils le considerent sur-le-champ comme la propriété légitime de l’une ou l’autre de leurs filles.
Long, le nouveau locataire de Netherfield serait un jeune homme tres riche du nord de l’Angleterre. Il est venu lundi dernier en chaise de poste pour visiter la propriété et l’a trouvée tellement a son gout qu’il s’est immédiatement entendu avec Mr.
Vous pouvez y aller vous-meme avec vos filles, ou vous pouvez les envoyer seules, ce qui serait peut-etre encore préférable, car vous etes si bien conservée que Mr. Bingley pourrait se tromper et égarer sur vous sa préférence.
Bingley serait enchanté de vous voir, et je pourrais vous confier quelques lignes pour l’assurer de mon chaleureux consentement a son mariage avec celle de mes filles qu’il voudra bien choisir. Je crois, toutefois, que je mettrai un mot en faveur de ma petite Lizzy.
Mr. Bennet était un si curieux mélange de vivacité, d’humeur sarcastique, de fantaisie et de réserve qu’une expérience de vingt-trois années n’avait pas suffi a sa femme pour lui faire comprendre son caractere.
Bingley. Il avait toujours eu l’intention d’y aller, tout en affirmant a sa femme jusqu’au dernier moment qu’il ne s’en souciait pas, et ce fut seulement le soir qui suivit cette visite que Mrs.
La stupéfaction de ces dames a cette déclaration fut aussi complete que Mr. Bennet pouvait le souhaiter, celle de sa femme surtout, bien que, la premiere explosion de joie calmée, elle assurât qu’elle n’était nullement étonnée.
– Si je pouvais voir une de mes filles heureusement établie a Netherfield et toutes les autres aussi bien mariées, répétait Mrs. Bennet a son mari, je n’aurais plus rien a désirer.
Une invitation a dîner lui fut envoyée peu apres et, déja, Mrs. Bennet composait un menu qui ferait honneur a ses qualités de maîtresse de maison quand la réponse de Mr.
Allait-il, par hasard, passer son temps a se promener d’un endroit a un autre au lieu de s’installer convenablement a Netherfield comme c’était son devoir ?… Lady Lucas calma un peu ses craintes en suggérant qu’il était sans doute allé a Londres pour chercher les amis qu’il devait amener au prochain bal. Et bientôt se répandit la nouvelle que Mr.
Bingley amenerait avec lui douze dames et sept messieurs. Les jeunes filles gémissaient devant un nombre aussi exagéré de danseuses, mais, la veille du bal, elles eurent la consolation d’apprendre que Mr.
Darcy, aidés de la rumeur qui cinq minutes apres son arrivée, circulait dans tous les groupes, qu’il possédait dix mille livres de rente, attirerent bientôt sur celui-ci l’attention de toute la salle. Le sexe fort le jugea tres bel homme, les dames affirmerent qu’il était beaucoup mieux que Mr.
On s’aperçut bientôt qu’il était fier, qu’il regardait tout le monde de haut et ne daignait pas exprimer la moindre satisfaction. Du coup, toute son immense propriété du Derbyshire ne put empecher qu’on le déclarât antipathique et tout le contraire de son ami.
Bingley, lui, avait eu vite fait de se mettre en rapport avec les personnes les plus en vue de l’assemblée. Il se montra ouvert, plein d’entrain, prit part a toutes les danses, déplora de voir le bal se terminer de si bonne heure, et parla d’en donner un lui-meme a Netherfield.
Hurst et une fois avec miss Bingley. Il passa le reste du temps a se promener dans la salle, n’adressant la parole qu’aux personnes de son groupe et refusant de se laisser présenter aux autres.
Par suite du nombre restreint des cavaliers, Elizabeth Bennet avait du rester sur sa chaise l’espace de deux danses, et, pendant un moment, Mr. Darcy s’était tenu debout assez pres d’elle pour qu’elle put entendre les paroles qu’il échangeait avec Mr.
Darcy se retourna et considéra un instant Elizabeth. Rencontrant son regard, il détourna le sien et déclara froidement. – Elle est passable, mais pas assez jolie pour me décider a l’inviter.
Elizabeth était contente du plaisir de Jane ; Mary était fiere d’avoir été présentée a miss Bingley comme la jeune fille la plus cultivée du pays, et Catherine et Lydia n’avaient pas manqué une seule danse, ce qui, a leur âge, suffisait a combler tous leurs voux.
Mr. Bennet était encore debout ; avec un livre il ne sentait jamais le temps passer et, pour une fois, il était assez curieux d’entendre le compte rendu d’une soirée qui, a l’avance, avait fait naître tant de magnifiques espérances.
Puis, en voyant danser Jane, il a eu l’air charmé, a demandé qui elle était et, s’étant fait présenter, l’a invitée pour les deux danses suivantes. Apres quoi il en a dansé deux avec miss King, encore deux autres avec Jane, la suivante avec Lizzy, la « boulangere » avec…
Bingley au bal ne lui avait pas révélé chez elles le désir de se rendre agréables a tout le monde. D’un esprit plus observateur et d’une nature moins simple que celle de Jane, n’étant pas, de plus, influencée par les attentions de ces dames, Elizabeth était moins disposée a les juger favorablement.
Hurst et miss Bingley étaient assez jolies, elles avaient été élevées dans un des meilleurs pensionnats de Londres et possédaient une fortune de vingt mille livres, mais l’habitude de dépenser sans compter et de fréquenter la haute société les portait a avoir d’elles-memes une excellente opinion et a juger leur prochain avec quelque dédain.
Elles appartenaient a une tres bonne famille du nord de l’Angleterre, chose dont elles se souvenaient plus volontiers que de l’origine de leur fortune qui avait été faite dans le commerce.
Bien qu’il n’eut fait que louer Netherfield, miss Bingley était toute prete a diriger sa maison, et Mrs. Hurst, qui avait épousé un homme plus fashionable que fortuné, n’était pas moins disposée a considérer la demeure de son frere comme la sienne.
Il n’y avait qu’a les entendre parler du bal de Meryton pour juger de leurs caracteres : Bingley n’avait, de sa vie, rencontré des gens plus aimables, des jeunes filles plus jolies ; tout le monde s’était montré plein d’attentions pour lui ; point de raideur ni de cérémonie ; il s’était bientôt senti en pays de connaissance : quant a miss Bennet, c’était véritablement un ange de beauté !… Mr.
Darcy, au contraire, n’avait vu la qu’une collection de gens chez qui il n’avait trouvé ni élégance, ni charme ; personne ne lui avait inspiré le moindre intéret ; personne ne lui avait marqué de sympathie ni procuré d’agrément.
Sir William Lucas avait commencé par habiter Meryton ou il se faisait une petite fortune dans les affaires lorsqu’il s’était vu élever a la dignité de « Knight »[1] a la suite d’un discours qu’il avait adressé au roi comme maire de la ville.
Quittant l’un et l’autre, il était venu se fixer avec sa famille dans une propriété située a un mille de Meryton qui prit des lors le nom de « Lucas Lodge ». La, délivré du joug des affaires, il pouvait a loisir méditer sur son importance et s’appliquer a devenir l’homme le plus courtois de l’univers.
Les demoiselles Lucas et les demoiselles Bennet avaient l’habitude de se réunir, apres un bal, pour échanger leurs impressions. Aussi, des le lendemain de la soirée de Meryton on vit arriver les demoiselles Lucas a Longbourn.
Robinson lui demandait ce qu’il pensait de nos réunions de Meryton, s’il ne trouvait pas qu’il y avait beaucoup de jolies personnes parmi les danseuses et laquelle était a son gré la plus jolie. A cette question Mr.
La nature nous y porte et bien peu parmi nous échappent a cette complaisance que l’on nourrit pour soi-meme a cause de telles ou telles qualités souvent imaginaires. La vanité et l’orgueil sont choses différentes, bien qu’on emploie souvent ces deux mots l’un pour l’autre ; on peut etre orgueilleux sans etre vaniteux.
Hurst et de miss Bingley a son égard, et tout en jugeant la mere ridicule et les plus jeunes sours insignifiantes, elles exprimerent aux deux aînées le désir de faire avec elles plus ample connaissance. Jane reçut cette marque de sympathie avec un plaisir extreme, mais Elizabeth trouva qu’il y avait toujours bien de la hauteur dans les manieres de ces dames, meme a l’égard de sa sour.
Décidément, elle ne les aimait point ; cependant, elle appréciait leurs avances, voulant y voir l’effet de l’admiration que leur frere éprouvait pour Jane. Cette admiration devenait plus évidente a chacune de leurs rencontres et pour Elizabeth il semblait également certain que Jane cédait de plus en plus a la sympathie qu’elle avait ressentie des le commencement pour Mr.
– Il peut etre agréable en pareil cas de tromper des indifférents, répondit Charlotte ; mais une telle réserve ne peut-elle parfois devenir un désavantage ? Si une jeune fille cache avec tant de soin sa préférence a celui qui en est l’objet, elle risque de perdre l’occasion de le fixer, et se dire ensuite que le monde n’y a rien vu est une bien mince consolation. La gratitude et la vanité jouent un tel rôle dans le développement d’une inclination qu’il n’est pas prudent de l’abandonner a elle-meme. Votre sour plaît a Bingley sans aucun doute, mais tout peut en rester la, si elle ne l’encourage pas.
Bingley : elle a bien dansé quatre fois avec lui a Meryton, l’a vu en visite a Netherfield un matin, et s’est trouvée a plusieurs dîners ou lui-meme était invité ; mais ce n’est pas assez pour le bien connaître.
– Allons, dit Charlotte, je fais de tout cour des voux pour le bonheur de Jane ; mais je crois qu’elle aurait tout autant de chances d’etre heureuse, si elle épousait Mr.
La félicité de deux époux ne m’apparaît pas devoir etre plus grande du fait qu’ils se connaissaient a fond avant leur mariage ; cela n’empeche pas les divergences de naître ensuite et de provoquer les inévitables déceptions.
D’autres découvertes suivirent, aussi mortifiantes : il dut reconnaître a Elizabeth une silhouette fine et gracieuse et, lui qui avait déclaré que ses manieres n’étaient pas celles de la haute société, il se sentit séduit par leur charme tout spécial fait de naturel et de gaieté. De tout ceci Elizabeth était loin de se douter.
Darcy s’approchait des deux jeunes filles sans manifester l’intention de leur adresser la parole, miss Lucas mit son amie au défi d’exécuter sa menace. Ainsi provoquée, Elizabeth se tourna vers le nouveau venu et dit :
Quand elle eut chanté un ou deux morceaux, avant meme qu’elle eut pu répondre aux instances de ceux qui lui en demandaient un autre, sa sour Mary, toujours impatiente de se produire, la remplaça au piano.
Mary, la seule des demoiselles Bennet qui ne fut pas jolie, se donnait beaucoup de peine pour perfectionner son éducation. Malheureusement, la vanité qui animait son ardeur au travail lui donnait en meme temps un air pédant et satisfait qui aurait gâté un talent plus grand que le sien.
Elizabeth jouait beaucoup moins bien que Mary, mais, simple et naturelle, on l’avait écoutée avec plus de plaisir que sa sour. A la fin d’un interminable concerto, Mary fut heureuse d’obtenir quelques bravos en jouant des airs écossais réclamés par ses plus jeunes sours qui se mirent a danser a l’autre bout du salon avec deux ou trois officiers et quelques membres de la famille Lucas.
Non loin de la, Mr. Darcy regardait les danseurs avec désapprobation, ne comprenant pas qu’on put ainsi passer toute une soirée sans réserver un moment pour la conversation ; il fut soudain tiré de ses réflexions par la voix de sir William Lucas :
– J’ai eu jadis des velléités de m’y fixer moi-meme car j’aurais aimé vivre dans un monde cultivé, mais j’ai craint que l’air de la ville ne fut contraire a la santé de lady Lucas.
Et, saisissant la main d’Elizabeth, il allait la placer dans celle de Mr. Darcy qui, tout étonné, l’aurait cependant prise volontiers, lorsque la jeune fille la retira brusquement en disant d’un ton vif :
– Vous dansez si bien, miss Eliza, qu’il est cruel de me priver du plaisir de vous regarder, et Mr. Darcy, bien qu’il apprécie peu ce passe-temps, était certainement tout pret a me donner cette satisfaction pendant une demi-heure.
– Vous vous trompez tout a fait ; mes réflexions étaient d’une nature beaucoup plus agréable : je songeais seulement au grand plaisir que peuvent donner deux beaux yeux dans le visage d’une jolie femme.
La fortune de Mr. Bennet consistait presque tout entiere en un domaine d’un revenu de 2 000 livres mais qui, malheureusement pour ses filles, devait, a défaut d’héritier mâle, revenir a un cousin éloigné.
Bennet, qui était la fille d’un avoué de Meryton, avait hérité de son pere 4 000 livres ; elle avait une sour mariée a un Mr. Philips, ancien clerc et successeur de son pere, et un frere honorablement établi a Londres dans le commerce.
Le village de Longbourn n’était qu’a un mille de Meryton, distance commode pour les jeunes filles qui, trois ou quatre fois par semaine, éprouvaient l’envie d’aller présenter leurs devoirs a leur tante ainsi qu’a la modiste qui lui faisait face de l’autre côté de la rue.
Les deux benjamines, d’esprit plus frivole que leurs aînées, mettaient a rendre ces visites un empressement particulier. Quand il n’y avait rien de mieux a faire, une promenade a Meryton occupait leur matinée et fournissait un sujet de conversation pour la soirée.
Du coup, elles ne parlerent plus que des officiers, et la grande fortune de Mr. Bingley dont l’idée seule faisait vibrer l’imagination de leur mere n’était rien pour elles, comparée a l’uniforme rouge d’un sous-lieutenant.
Catherine déconcertée ne souffla mot, mais Lydia, avec une parfaite indifférence, continua d’exprimer son admiration pour le capitaine Carter et l’espoir de le voir le jour meme car il partait le lendemain pour Londres.
Je me rappelle le temps ou j’avais aussi l’amour de l’uniforme ; – a dire vrai je le garde toujours au fond du cour et si un jeune et élégant colonel pourvu de cinq ou six mille livres de rentes désirait la main d’une de mes filles, ce n’est pas moi qui le découragerais. L’autre soir, chez sir William, j’ai trouvé que le colonel Forster avait vraiment belle mine en uniforme.
– Maman, s’écria Lydia, ma tante dit que le colonel Forster et le capitaine Carter ne vont plus aussi souvent chez miss Watson et qu’elle les voit maintenant faire de fréquentes visites a la librairie Clarke.
– C’est de miss Bingley, répondit Jane, et elle lut tout haut : « Chere amie, si vous n’avez pas la charité de venir dîner aujourd’hui avec Louisa et moi, nous courrons le risque de nous brouiller pour le reste de nos jours, car un tete-a-tete de toute une journée entre deux femmes ne peut se terminer sans querelle.
– Eh bien, ma chere amie, dit Mr. Bennet quand Elizabeth eut achevé de lire la lettre a haute voix, si l’indisposition de votre fille s’aggravait et se terminait mal, vous auriez la consolation de penser qu’elle l’a contractée en courant apres Mr.
Mais Elizabeth, vraiment anxieuse, décida de se rendre elle-meme a Netherfield. Comme la voiture n’était pas disponible et que la jeune fille ne montait pas a cheval, elle n’avait d’autre alternative que d’y aller a pied.
– J’admire l’ardeur de votre dévouement fraternel, déclara Mary. Mais toute impulsion du sentiment devrait etre réglée par la raison, et l’effort, a mon avis, doit toujours etre proportionné au but qu’on se propose.
Les deux plus jeunes se rendirent chez la femme d’un officier tandis qu’Elizabeth poursuivait seule son chemin. On eut pu la voir, dans son impatience d’arriver, aller a travers champs, franchir les échaliers, sauter les flaques d’eau, pour se trouver enfin devant la maison, les jambes lasses, les bas crottés, et les joues enflammées par l’exercice.
Que seule, a cette heure matinale, elle eut fait trois milles dans une boue pareille, Mrs. Hurst et miss Bingley n’en revenaient pas et, dans leur étonnement, Elizabeth sentit nettement de la désapprobation.
Le premier, tout en admirant le teint d’Elizabeth avivé par la marche, se demandait s’il y avait réellement motif a ce qu’elle eut fait seule une si longue course ; le second ne pensait qu’a achever son déjeuner.
Le médecin, arrivant a ce moment, examina la malade et déclara comme on s’y attendait qu’elle avait pris un gros rhume qui demandait a etre soigné sérieusement. Il lui conseilla de se remettre au lit et promit de lui envoyer quelques potions.
Miss Bingley lui offrit de la faire reconduire en voiture, mais Jane témoigna une telle contrariété a la pensée de voir sa sour la quitter que miss Bingley se vit obligée de transformer l’offre du cabriolet en une invitation a demeurer a Netherfield qu’Elizabeth accepta avec beaucoup de reconnaissance.
Comme elle répondait que l’état de Jane ne s’améliorait pas, les deux sours répéterent trois ou quatre fois qu’elles en étaient désolées, qu’un mauvais rhume est une chose bien désagréable et qu’elles-memes avaient horreur d’etre malades ; apres quoi elles s’occuperent d’autre chose, laissant a penser que Jane, hors de leur présence, ne comptait plus beaucoup pour elles et cette indifférence réveilla aussitôt l’antipathie d’Elizabeth.
Son anxiété au sujet de l’état de Jane était manifeste, et ses attentions pour Elizabeth des plus aimables. Grâce a lui elle avait moins l’impression d’etre une intruse dans leur cercle familial.
Darcy, sa sour également ; Mr. Hurst, qui se trouvait a côté d’Elizabeth, était un homme indolent qui ne vivait que pour manger, boire, et jouer aux cartes, et lorsqu’il eut découvert que sa voisine préférait les plats simples aux mets compliqués, il ne trouva plus rien a lui dire.
Le dîner terminé, elle remonta directement aupres de Jane. Elle avait a peine quitté sa place que miss Bingley se mettait a faire son proces : ses manieres, mélange de présomption et d’impertinence, furent déclarées tres déplaisantes ; elle était dépourvue de conversation et n’avait ni élégance, ni gout, ni beauté.
– J’ai beaucoup de sympathie pour Jane Bennet qui est vraiment charmante et je souhaite de tout cour lui voir faire un joli mariage, mais avec une famille comme la sienne, je crains bien qu’elle n’ait point cette chance.
Jane souffrait toujours beaucoup et sa sour ne voulait pas la quitter ; cependant, tard dans la soirée, ayant eu le soulagement de la voir s’endormir, elle se dit qu’il serait plus correct, sinon plus agréable, de descendre un moment.
En entrant dans le salon, elle trouva toute la société en train de jouer a la mouche et fut immédiatement priée de se joindre a la partie. Comme elle soupçonnait qu’on jouait gros jeu, elle déclina l’invitation et, donnant comme excuse son rôle de garde-malade, dit qu’elle prendrait volontiers un livre pendant les quelques instants ou elle pouvait rester en bas.
– Pour votre agrément, comme pour ma réputation, je souhaiterais avoir une bibliotheque mieux garnie, mais voila, je suis tres paresseux, et, bien que je possede peu de livres, je ne les ai meme pas tous lus.
– Je voudrais savoir, dit Bingley, comment font les jeunes filles pour acquérir tant de talents. Toutes savent peindre de petites tables, broder des éventails, tricoter des bourses ; je n’en connais pas une qui ne sache faire tout cela ; jamais je n’ai entendu parler d’une jeune fille sans etre aussitôt informé qu’elle était « parfaitement accomplie ».
On qualifie ainsi nombre de femmes qui ne savent en effet que broder un écran ou tricoter une bourse, mais je ne puis souscrire a votre jugement général sur les femmes.
– Oh ! sans doute, s’écria miss Bingley, sa fidele alliée, pour qu’une femme soit accomplie, il faut qu’elle ait une connaissance approfondie de la musique, du chant, de la danse et des langues étrangeres. Mais il faut encore qu’elle ait dans l’air, la démarche, le son de la voix, la maniere de s’exprimer, un certain quelque chose faute de quoi ce qualificatif ne serait qu’a demi mérité.
Hurst et miss Bingley protesterent en chour contre l’injustice d’Elizabeth, affirmant qu’elles connaissaient beaucoup de femmes répondant a ce portrait, lorsque Mr. Hurst les rappela a l’ordre en se plaignant amerement de ce que personne ne pretait attention au jeu.
– Elizabeth Bennet, dit miss Bingley des que la porte fut refermée, est de ces jeunes filles qui cherchent a se faire valoir aupres de l’autre sexe en dénigrant le leur, et je crois que beaucoup d’hommes s’y laissent prendre ; mais c’est a mon avis un artifice bien méprisable.
– Sans aucun doute, répliqua Darcy a qui ces paroles s’adressaient spécialement, il y a quelque chose de méprisable dans tous les artifices que les femmes s’abaissent a mettre en ouvre pour nous séduire.
Bingley insistait pour qu’on allât chercher immédiatement Mr. Jones, tandis que ses sours, dédaignant ce praticien rustique, jugeaient qu’il vaudrait mieux envoyer un expres a Londres pour ramener un des meilleurs médecins.
Bingley avait l’air tres inquiet et ses sours se déclaraient navrées, ce, qui ne les empecha pas de chanter des duos apres le souper tandis que leur frere calmait son anxiété en faisant a la femme de charge mille recommandations pour le bien-etre de la malade et de sa sour.
Elizabeth passa la plus grande partie de la nuit aupres de Jane ; mais le matin elle eut le plaisir de donner de meilleures nouvelles a la domestique venue de bonne heure de la part de Mr. Bingley, puis, un peu plus tard, aux deux élégantes caméristes attachées au service de ses sours.
Mrs. Bennet, si elle avait trouvé Jane en danger, aurait été certainement bouleversée ; mais, constatant que son indisposition n’avait rien d’alarmant, elle ne désirait nullement la voir se rétablir trop vite, sa guérison devant avoir pour conséquence son départ de Netherfield.
– Si vous ne vous étiez pas montrés aussi bons, je ne sais ce qu’elle serait devenue, car elle est vraiment malade et souffre beaucoup, bien qu’avec une patience angélique comme a l’ordinaire. Cette enfant a le plus délicieux caractere qu’on puisse imaginer et je dis souvent a mes autres filles qu’elles sont loin de valoir leur sour.
A peine âgée de quinze ans, elle a rencontré a Londres, chez mon frere Gardiner, un monsieur a qui elle plut tellement que ma belle-sour s’attendait a ce qu’il la demandât en mariage.
A ce signal, Lydia s’avança : elle avait chuchoté avec Kitty tout le temps de la visite et toutes deux avaient décidé de rappeler a Mr. Bingley la promesse qu’il avait faite a son arrivée de donner un bal a Netherfield.
En effet, ce serait mieux d’attendre la guérison de Jane ; et puis, a ce moment sans doute, le capitaine Carter serait revenu a Meryton. – Et quand vous aurez donné votre bal, ajouta-t-elle, j’insisterai aupres du colonel Forster pour que les officiers en donnent un également.
Mrs. Hurst et miss Bingley passerent quelques heures de l’apres-midi avec la malade qui continuait, bien que lentement, a se remettre et, dans la soirée, Elizabeth descendit rejoindre ses hôtes au salon.
Les compliments que lui adressait constamment celle-ci sur l’élégance et la régularité de son écriture ou sur la longueur de sa lettre, et la parfaite indifférence avec laquelle ces louanges étaient accueillies formaient une amusante opposition, tout en confirmant l’opinion qu’Elizabeth se faisait de l’un et de l’autre.
– Dites a votre sour que j’ai été enchantée d’apprendre les progres qu’elle a faits sur la harpe. Dites-lui aussi que son petit croquis m’a plongée dans le ravissement : il est beaucoup plus réussi que celui de miss Grantley.
– Le second. Au fond, vous etes fier des défauts de votre style que vous attribuez a la rapidité de votre pensée et a une insouciance d’exécution que vous jugez originale.
Bennet que vous vous décideriez en cinq minutes a quitter Netherfield, vous entendiez provoquer son admiration. Pourtant, qu’y a-t-il de si louable dans une précipitation qui oblige a laisser inachevées des affaires importantes et qui ne peut etre d’aucun avantage a soi ni a personne ?
Comme tout le monde, vous etes a la merci des circonstances, et si au moment ou vous montez a cheval un ami venait vous dire : « Bingley, vous feriez mieux d’attendre jusqu’a la semaine prochaine, » il est plus que probable que vous ne partiriez pas. Un mot de plus, et vous resteriez un mois.
Mais je crains que vous ne trahissiez sa pensée ; car il m’estimerait surement davantage si en une telle occasion je refusais tout net, sautais a cheval et m’éloignais a bride abattue !
Bingley. D’une façon générale, si quelqu’un sollicite un ami de modifier une résolution, d’ailleurs peu importante, blâmerez-vous ce dernier d’y consentir sans attendre qu’on lui donne des arguments capables de le persuader ?
Miss Bingley s’élança vers le piano et apres avoir poliment offert a Elizabeth de jouer la premiere, – ce que celle-ci refusa avec autant de politesse et plus de conviction, – elle s’installa elle-meme devant le clavier.
D’autre part, supposer qu’il la regardait parce qu’elle lui déplaisait était encore moins vraisemblable. « Sans doute, finit-elle par se dire, y a-t-il en moi quelque chose de répréhensible qui attire son attention. »
Vous espériez, j’en suis sure, que je dirais oui, pour pouvoir ensuite railler mon mauvais gout. Mais j’ai toujours plaisir a déjouer de tels desseins et a priver quelqu’un de l’occasion de se moquer de moi.
Elizabeth, qui pensait l’avoir vexé, fut fort étonnée de cette aimable réponse, mais il y avait chez elle un mélange d’espieglerie et de charme qui empechaient ses manieres d’etre blessantes, et jamais encore une femme n’avait exercé sur Darcy une pareille séduction.
– J’espere, lui dit-elle le lendemain, tandis qu’ils se promenaient dans la charmille, que, lors de cet heureux événement, vous donnerez a votre belle-mere quelques bons conseils sur la nécessité de tenir sa langue, et que vous essayerez de guérir vos belles-sours de leur passion pour les militaires ; et, s’il m’est permis d’aborder un sujet aussi délicat, ne pourriez-vous faire aussi disparaître cette pointe d’impertinence et de suffisance qui caractérise la dame de vos pensées ?
Lorsque les dames se leverent de table a la fin du dîner, Elizabeth remonta en courant chez sa sour et, apres avoir veillé a ce qu’elle fut bien couverte, redescendit avec elle au salon. Jane fut accueillie par ses amies avec de grandes démonstrations de joie.
Mr. Hurst lui fit aussi un léger salut en murmurant : « Enchanté ! » mais l’accueil de Bingley se distingua par sa chaleur et sa cordialité ; plein de joie et de sollicitude, il passa la premiere demi-heure a empiler du bois dans le feu de crainte que Jane ne souffrît du changement de température.
Darcy prit un livre, miss Bingley en fit autant ; Mrs. Hurst, occupée surtout a jouer avec ses bracelets et ses bagues, plaçait un mot de temps a autre dans la conversation de son frere et de miss Bennet.
Miss Bingley était moins absorbée par sa lecture que par celle de Mr. Darcy et ne cessait de lui poser des questions ou d’aller voir a quelle page il en était ; mais ses tentatives de conversation restaient infructueuses ; il se contentait de lui répondre brievement sans interrompre sa lecture.
A la fin, lasse de s’intéresser a un livre qu’elle avait pris uniquement parce que c’était le second volume de l’ouvrage choisi par Darcy, elle dit en étouffant un bâillement : – Quelle agréable maniere de passer une soirée !
Personne n’ayant répondu, elle bâilla encore une fois, mit son livre de côté et jeta les yeux autour d’elle en quete d’une autre distraction. Entendant alors son frere parler d’un bal a miss Bennet, elle se tourna soudain de son côté en disant :
– Si c’est a Darcy que vous pensez, répliqua son frere, libre a lui d’aller se coucher a huit heures ce soir-la. Quant au bal, c’est une affaire décidée et des que Nichols aura préparé assez de « blanc manger » j’enverrai mes invitations.
Il fut aussitôt prié de se joindre a la promenade, mais il déclina l’invitation : il ne voyait, dit-il, que deux motifs pour les avoir décidées a faire les cent pas ensemble et, dans un cas comme dans l’autre, jugeait inopportun de se joindre a elles.
– Rien n’empeche que je vous la donne, dit-il, des qu’elle lui permit de placer une parole ; vous avez choisi ce passe-temps soit parce que vous avez des confidences a échanger, soit pour nous faire admirer l’élégance de votre démarche. Dans le premier cas je serais de trop entre vous et, dans le second, je suis mieux placé pour vous contempler, assis au coin du feu.
Je n’ose répondre de mon caractere ; je crois qu’il manque de souplesse – il n’en a certainement pas assez au gré d’autrui. – J’oublie difficilement les offenses qui me sont faites et mon humeur mériterait sans doute l’épithete de vindicative.
Comme il avait été convenu entre les deux sours, Elizabeth écrivit le lendemain matin a sa mere pour lui demander de leur envoyer la voiture dans le cours de la journée. Mais Mrs.
Bennet qui avait calculé que ses filles resteraient une semaine entiere a Netherfield envisageait sans plaisir un si prompt retour. Elle répondit donc qu’elles ne pourraient pas avoir la voiture avant le mardi, ajoutant en post-scriptum que si l’on insistait pour les garder plus longtemps on pouvait bien se passer d’elles a Longbourn.
Elizabeth repoussait l’idée de rester davantage a Netherfield ; d’ailleurs elle ne s’attendait pas a recevoir une invitation de ce genre et craignait, au contraire, qu’en prolongeant sans nécessité leur séjour elle et sa sour ne parussent indiscretes.
Elle insista donc aupres de Jane pour que celle-ci priât Mr. Bingley de leur preter sa voiture et elles déciderent d’annoncer a leurs hôtes leur intention de quitter Netherfield le jour meme.
Le maître de la maison ne pouvait se résigner a les voir partir si vite et, a plusieurs reprises, essaya de persuader a miss Bennet qu’elle n’était pas encore assez rétablie pour voyager sans imprudence. Mais, sure d’agir raisonnablement, Jane ne céda pas.
Il résolut sagement de ne laisser échapper aucune marque d’admiration, aucun signe qui put donner a Elizabeth l’idée qu’elle possédait la moindre influence sur sa tranquillité. Si un tel espoir avait pu naître chez elle, il était évident que la conduite de Darcy pendant cette derniere journée devait agir de façon définitive, ou pour le confirmer, ou pour le détruire.
Ferme dans sa résolution, c’est a peine s’il adressa la parole a Elizabeth durant toute la journée du samedi et, dans un tete-a-tete d’une demi-heure avec elle, resta consciencieusement plongé dans son livre sans meme lui jeter un regard.
Miss Bingley, au moment des adieux, sentit s’augmenter son affection pour Jane et redevint polie envers Elizabeth ; elle embrassa l’une tendrement en l’assurant de la joie qu’elle aurait toujours a la revoir et serra la main de l’autre presque amicalement.
Catherine et Lydia avaient des nouvelles d’un tout autre genre ; il s’était passé beaucoup de choses au régiment depuis le précédent mercredi : plusieurs officiers étaient venus dîner chez leur oncle ; un soldat avait été fustigé et le bruit du prochain mariage du colonel Forster commençait a se répandre.
– J’espere, ma chere amie, que vous avez commandé un bon dîner pour ce soir, dit Mr. Bennet a sa femme en déjeunant le lendemain, car il est probable que nous aurons un convive.
C’est certainement une calamité que votre domaine doive etre ainsi arraché a vos propres filles, et je sais qu’a votre place je me serais arrangée d’une façon ou d’une autre pour écarter une telle perspective.
Elles l’avaient déja tenté plusieurs fois ; mais c’était un sujet sur lequel Mrs. Bennet se refusait a entendre raison, et elle n’en continua pas moins a protester amerement contre la cruauté qu’il y avait a déshériter une famille de cinq filles en faveur d’un homme dont personne ne se souciait.
« Le désaccord subsistant entre vous et mon regretté pere m’a toujours été fort pénible, et depuis que j’ai eu l’infortune de le perdre, j’ai souvent souhaité d’y remédier. Pendant quelque temps j’ai été retenu par la crainte de manquer a sa mémoire en me réconciliant avec une personne pour laquelle, toute sa vie, il avait professé des sentiments hostiles… » – Vous voyez, Mrs.
« En ma qualité d’ecclésiastique, je sens qu’il est de mon devoir de faire avancer le regne de la paix dans toutes les familles soumises a mon influence. Sur ce terrain j’ose me flatter que mes avances ont un caractere hautement recommandable, et vous oublierez, j’en suis sur, le fait que je suis l’héritier du domaine de Longbourn pour accepter le rameau d’olivier que je viens vous offrir.
« Je suis réellement peiné d’etre l’involontaire instrument du préjudice causé a vos charmantes filles. Qu’il me soit permis de vous exprimer mes regrets en meme temps que mon vif désir de leur faire accepter tous les dédommagements qui sont en mon pouvoir ; mais, de ceci, nous reparlerons plus tard.
« Si vous n’avez point de raison qui vous empeche de me recevoir je me propose de vous rendre visite le lundi 18 novembre a quatre heures, et j’abuserai de votre hospitalité jusqu’au samedi de la semaine suivante – ce que je puis faire sans inconvénients, lady Catherine ne voyant pas d’objection a ce que je m’absente un dimanche, pourvu que je me fasse remplacer par un de mes confreres. « Veuillez présenter mes respectueux compliments a ces dames et me croire votre tout dévoué serviteur et ami.
– Ce qu’il dit a propos de nos filles est plein de raison, et s’il est disposé a faire quelque chose en leur faveur, ce n’est pas moi qui le découragerai.
Il y avait peu de chances que leur cousin apparut avec un uniforme écarlate et, depuis quelque temps, la société des gens vetus d’une autre couleur ne leur procurait plus aucun plaisir.
Quant a leur mere, la lettre de Mr. Collins avait en grande partie dissipé sa mauvaise humeur et elle se préparait a recevoir son hôte avec un calme qui étonnait sa famille.
Il avait, dit-il, beaucoup entendu vanter la beauté de ses cousines, mais il constatait qu’en cette circonstance le bruit public était au-dessous de la vérité. Il ne doutait pas, ajouta-t-il, qu’en temps voulu leur mere n’eut la joie de les voir toutes honorablement établies.
– Je suis tres sensible, madame, au désavantage subi par mes belles cousines et j’en dirais plus sans la crainte de vous paraître un peu trop pressé mais je puis affirmer a ces demoiselles que j’arrive tout pret a gouter leur charme. Je n’ajoute rien quant a présent.
Le dîner a son tour fut l’objet de ses éloges et il insista pour savoir a laquelle de ses belles cousines revenait l’honneur de plats aussi parfaitement réussis. Mais ici, Mrs.
Bennet avait a peine ouvert la bouche. Lorsque les domestiques se furent retirés, il pensa qu’il était temps de causer un peu avec son hôte, et mit la conversation sur le sujet qu’il estimait le mieux choisi pour le faire parler en félicitant son cousin d’avoir trouvé une protectrice qui se montrait si pleine d’attentions pour ses désirs et de sollicitude pour son confort.
Elle avait meme poussé la bonté jusqu’a lui conseiller de se marier le plus tôt possible, pourvu qu’il fît un choix judicieux. Elle lui avait fait visite une fois dans son presbytere ou elle avait pleinement approuvé les améliorations qu’il y avait apportées et daigné meme en suggérer d’autres, par exemple des rayons a poser dans les placards du premier étage.
Malheureusement elle est d’une constitution délicate et n’a pu se perfectionner comme elle l’aurait voulu dans différents arts d’agrément pour lesquels elle témoignait des dispositions remarquables. Je tiens ceci de la dame qui a surveillé son éducation et qui continue a vivre aupres d’elle a Rosings, mais miss de Bourgh est parfaitement aimable et daigne souvent passer a côté de mon humble presbytere dans le petit phaéton attelé de poneys qu’elle conduit elle-meme.
Il l’écoutait avec un vif amusement sans communiquer ses impressions autrement que par un coup d’oil que, de temps a autre, il lançait a Elizabeth. Cependant, a l’heure du thé, trouvant la mesure suffisante, il fut heureux de ramener son hôte au salon.
Collins était dépourvu d’intelligence, et ni l’éducation, ni l’expérience ne l’avaient aidé a combler cette lacune de la nature. Son pere, sous la direction duquel il avait passé la plus grande partie de sa jeunesse, était un homme avare et illettré, et lui-meme, a l’Université ou il n’était demeuré que le temps nécessaire pour la préparation de sa carriere, n’avait fait aucune relation profitable.
Le rude joug de l’autorité paternelle lui avait donné dans les manieres une grande humilité que combattait maintenant la fatuité naturelle a un esprit médiocre et enivré par une prospérité rapide et inattendue.
Une heureuse chance l’avait mis sur le chemin de lady Catherine de Bourgh au moment ou le bénéfice d’Hunsford se trouvait vacant, et la vénération que lui inspirait sa noble protectrice, jointe a la haute opinion qu’il avait de lui-meme et de son autorité pastorale, faisaient de Mr. Collins un mélange singulier de servilité et d’importance, d’orgueil et d’obséquiosité.
A présent qu’il se trouvait en possession d’une maison agréable et d’un revenu suffisant il songeait a se marier. Ce reve n’était pas étranger a son désir de se réconcilier avec sa famille car il avait l’intention de choisir une de ses jeunes cousines, si elles étaient aussi jolies et agréables qu’on le disait communément.
C’était la le plan qu’il avait formé pour les dédommager du tort qu’il leur ferait en héritant a leur place de la propriété de leur pere, et il le jugeait excellent. N’était-il pas convenable et avantageux pour les Bennet, en meme temps que tres généreux et désintéressé de sa part ?
Dans un bref entretien qu’il eut avant le déjeuner avec Mrs. Bennet il lui laissa entrevoir ses espérances, a quoi celle-ci répondit avec force sourires et mines encourageantes qu’elle ne pouvait rien affirmer au sujet de ses plus jeunes filles, mais que l’aînée, – c’était son devoir de l’en prévenir, – serait sans doute fiancée d’ici peu.
Cette confidence remplit de joie Mrs. Bennet qui voyait déja deux de ses filles établies et, de ce fait, l’homme dont la veille encore le nom seul lui était odieux se trouva promu tres haut dans ses bonnes grâces.
Ses sours, a l’exception de Mary, accepterent de l’accompagner, et Mr. Bennet, désireux de se débarrasser de son cousin qui depuis le déjeuner s’était installé dans sa bibliotheque ou il l’entretenait sans répit de son presbytere et de son jardin, le pressa vivement d’escorter ses filles, ce qu’il accepta sans se faire prier.
Mais, sitôt entrées dans la ville les deux plus jeunes cesserent de lui preter le moindre intéret ; elles fouillaient les rues du regard dans l’espoir d’y découvrir un uniforme, et il ne fallait rien moins qu’une robe nouvelle ou un élégant chapeau a une devanture pour les distraire de leurs recherches.
Toutes se demandaient quel pouvait etre cet étranger dont la physionomie les avait frappées. Kitty et Lydia, bien décidées a l’apprendre, traverserent la rue sous prétexte de faire un achat dans un magasin et elles arriverent sur le trottoir opposé pour se trouver face a face avec les deux gens qui revenaient sur leurs pas.
Denny leur demanda la permission de leur présenter son ami, Mr. Wickham, qui était arrivé de Londres avec lui la veille et venait de prendre un brevet d’officier dans son régiment.
Darcy, confirmait par un signe de tete lorsque ses yeux tomberent sur l’étranger et leurs regards se croiserent. Elizabeth qui les regardait a cet instant fut satisfaite de l’effet produit par cette rencontre : tous deux changerent de couleur ; l’un pâlit, l’autre rougit.
Wickham accompagnerent les demoiselles Bennet jusqu’a la maison de leur oncle ; mais la ils les quitterent en dépit des efforts de Lydia pour les décider a entrer et malgré l’invitation de Mrs. Philips elle-meme qui, surgissant a la fenetre de son salon, appuya bruyamment les instances de sa niece.
Il y répondit par de longs discours pour s’excuser de l’indiscrétion qu’il commettait en osant venir chez elle sans lui avoir été préalablement présenté. Sa parenté avec ces demoiselles Bennet justifiait un peu, pensait-il, cette incorrection.
Elle ne put du reste leur apprendre que ce qu’elles savaient déja : que Mr. Denny avait ramené ce jeune homme de Londres et qu’il allait recevoir un brevet de lieutenant.
Philips : a l’exception de lady Catherine et de sa fille, jamais il n’avait rencontré de femme plus distinguée. Non contente de l’avoir accueilli avec une parfaite bonne grâce, elle l’avait compris dans son invitation pour le lendemain, lui dont elle venait a peine de faire la connaissance.
Collins put regarder et louer a son aise ce qui l’entourait. Frappé par les dimensions et le mobilier de la piece, il déclara qu’il aurait presque pu se croire dans la petite salle ou l’on prenait le déjeuner du matin a Rosings.
Cette comparaison ne produisit pas d’abord tout l’effet qu’il en attendait, mais quand il expliqua ce que c’était que Rosings, quelle en était la propriétaire, et comment la cheminée d’un des salons avait couté 800 livres a elle seule, Mrs. Philips comprit l’honneur qui lui était fait et aurait pu entendre comparer son salon a la chambre de la femme de charge sans en etre trop froissée.
Mr. Collins s’étendit sur l’importance de lady Catherine et de son château en ajoutant quelques digressions sur son modeste presbytere et les améliorations qu’il tâchait d’y apporter et il ne tarit pas jusqu’a l’arrivée des messieurs.
Mrs. Philips l’écoutait avec une considération croissante ; quant aux jeunes filles, qui ne s’intéressaient pas aux récits de leur cousin, elles trouverent l’attente un peu longue et ce fut avec plaisir qu’elles virent enfin les messieurs faire leur entrée dans le salon.
Les officiers du régiment de Meryton étaient, pour la plupart, des gens de bonne famille et les plus distingués d’entre eux étaient présents ce soir-la, mais Mr. Wickham ne leur était pas moins supérieur par l’élégance de sa personne et de ses manieres qu’ils ne l’étaient eux-memes au gros oncle Philips qui entrait a leur suite en répandant une forte odeur de porto.
Wickham, – heureux mortel, – convergeaient presque tous les regards féminins. Elizabeth fut l’heureuse élue aupres de laquelle il vint s’asseoir, et la maniere aisée avec laquelle il entama la conversation, bien qu’il ne fut question que de l’humidité de la soirée et de la prévision d’une saison pluvieuse, lui fit sentir aussitôt que le sujet le plus banal et le plus dénué d’intéret peut etre rendu attrayant par la finesse et le charme de l’interlocuteur.
Tout d’abord on put craindre que Lydia ne l’accaparât par son bavardage, mais elle aimait beaucoup les cartes et son attention fut bientôt absorbée par les paris et les enjeux. Tout en suivant la partie, Mr.
Wickham eut donc tout le loisir de causer avec Elizabeth. Celle-ci était toute disposée a l’écouter, bien qu’elle ne put espérer apprendre ce qui l’intéressait le plus, a savoir quelles étaient ses relations avec Mr.
– Je ne prétends pas etre affligé de voir qu’il n’est pas estimé au dela de ses mérites, dit Wickham apres un court silence ; mais je crois que pareille chose ne lui arrive pas souvent.
Nous ne sommes pas en bons termes, c’est vrai, et chaque rencontre avec lui m’est pénible mais, je puis le dire tres haut, je n’ai pas d’autre raison de l’éviter que le souvenir de mauvais procédés a mon égard et le profond regret de voir ce qu’il est devenu.
Son pere, miss Bennet, le défunt Mr. Darcy, était le meilleur homme de l’univers et l’ami le plus sincere que j’aie jamais eu : je ne puis me trouver en présence de son fils sans etre ému jusqu’a l’âme par mille souvenirs attendrissants.
Mr. Darcy s’est conduit envers moi d’une maniere scandaleuse, cependant, je crois que je pourrais tout lui pardonner, tout, sauf d’avoir trompé les espérances et manqué a la mémoire de son pere.
Je le connaissais déja de réputation et mon ami Denny a achevé de me décider en me vantant les charmes de sa nouvelle garnison et des agréables relations qu’on pouvait y faire.
Je devais entrer dans les ordres, c’est dans ce but que j’avais été élevé et je serais actuellement en possession d’une tres belle cure si tel avait été le bon plaisir de celui dont nous parlions tout a l’heure.
Il a plu a Mr. Darcy de le faire et de considérer cette recommandation comme une apostille conditionnelle en affirmant que j’y avais perdu tout droit par mes imprudences, mes extravagances, tout ce que vous voudrez.
Ce qu’il y a de certain, c’est que le bénéfice est devenu vacant il y a deux ans exactement, lorsque j’étais en âge d’y aspirer, et qu’il a été donné a un autre : et il n’est pas moins sur que je n’avais rien fait pour mériter d’en etre dépossédé.
Si le pere avait eu moins d’affection pour moi, le fils m’aurait sans doute mieux supporté. Mais l’amitié vraiment peu commune que son pere me témoignait l’a, je crois, toujours irrité.
Nous avons passé ensemble la plus grande partie de notre jeunesse, partageant les memes jeux, entourés des memes soins paternels. Mon pere, a ses débuts, avait exercé la profession ou votre oncle Philips semble si bien réussir, mais il l’abandonna pour rendre service au défunt Mr.
Il a souvent reconnu tous les avantages que lui avait valus l’active gestion de mon pere. Peu de temps avant sa mort, il lui fit la promesse de se charger de mon avenir et je suis convaincu que ce fut autant pour acquitter une dette de reconnaissance envers mon pere que par affection pour moi.
Darcy ne l’ait pas poussé a se montrer plus juste envers vous, que l’orgueil, a défaut d’un autre motif, ne l’ait pas empeché de se conduire malhonnetement – car c’est une véritable malhonneteté dont il s’agit la.
L’orgueil fraternel renforcé d’un peu d’affection fait de lui un tuteur plein de bonté et de sollicitude pour sa sour, et vous l’entendrez généralement vanter comme le frere le meilleur et le plus dévoué.
Cette derniere lui demanda si la chance l’avait favorisé. Non, il avait continuellement perdu et, comme elle lui en témoignait son regret, il l’assura avec gravité que la chose était sans importance ; il n’attachait a l’argent aucune valeur et il la priait de ne pas s’en affecter.
– Je sais tres bien, madame, que lorsqu’on s’assied a une table de jeu l’on doit s’en remettre au hasard, et mes moyens, c’est heureux, me permettent de perdre cinq shillings.
Collins, remarqua-t-elle, dit beaucoup de bien de lady Catherine et de sa fille. Mais, d’apres certains détails qu’il nous a donnés sur Sa Grâce, je le soupçonne de se laisser aveugler par la reconnaissance, et sa protectrice me fait l’effet d’etre une personne hautaine et arrogante.
– Je crois, répondit Wickham, qu’elle mérite largement ces deux qualificatifs. Je ne l’ai pas revue depuis des années mais je me rappelle que ses manieres avaient quelque chose de tyrannique et d’insolent qui ne m’a jamais plu.
On vante la fermeté de son jugement mais je crois qu’elle doit cette réputation pour une part a son rang et a sa fortune, pour une autre a ses manieres autoritaires, et pour le reste a la fierté de son neveu qui a décidé que tous les membres de sa famille étaient des etres supérieurs.
Elizabeth convint que c’était assez vraisemblable et la conversation continua de la sorte jusqu’a l’annonce du souper qui, en interrompant la partie de cartes, rendit aux autres dames leur part des attentions de Mr. Wickham.
Pendant le trajet du retour elle ne pensa qu’a lui et a tout ce qu’il lui avait raconté ; mais elle ne put meme pas mentionner son nom car ni Lydia, ni Mr. Collins ne cesserent de parler une seconde.
Collins avait tant a dire de l’hospitalité de Mr. et de Mrs. Philips, de son indifférence pour ses pertes au jeu, du menu du souper, de la crainte qu’il avait d’etre de trop dans la voiture, qu’il n’avait pas terminé lorsqu’on arriva a Longbourn.
La seule pensée qu’il eut pu subir une aussi grande injustice suffisait a émouvoir son âme sensible. Ce qu’il y avait de mieux a faire était de n’accuser personne et de mettre sur le compte du hasard ou d’une erreur ce qu’on ne pouvait expliquer autrement.
– Tous deux ont sans doute été trompés, des gens intéressés ont pu faire a chacun de faux rapports sur le compte de l’autre ; bref, il est impossible d’imaginer ce qui, sans tort réel d’aucun côté, a pu faire naître une pareille inimitié.
Bingley fut venu faire son invitation en personne au lieu d’envoyer la carte d’usage. Jane se promettait une agréable soirée ou elle gouterait la compagnie de ses deux amies et les attentions de leur frere.
La joie que se promettaient Catherine et Lydia dépendait moins de telle personne ou de telle circonstance en particulier ; bien que, comme Elizabeth, chacune d’elles fut décidée a danser la moitié de la soirée avec Mr. Wickham, il n’était pas l’unique danseur qui put les satisfaire, et un bal, apres tout, est toujours un bal.
Bingley et, le cas échéant, s’il jugerait convenable de se meler aux divertissements de la soirée. A son grand étonnement il lui répondit qu’il n’éprouvait a ce sujet aucun scrupule et qu’il était sur de n’encourir aucun blâme de la part de son éveque ou de lady Catherine s’il s’aventurait a danser.
– Je ne crois nullement, l’assura-t-il, qu’un bal donné par un jeune homme de qualité a des gens respectables puisse rien présenter de répréhensible, et je réprouve si peu la danse que j’espere que toutes mes charmantes cousines me feront l’honneur de m’accepter pour cavalier dans le cours de la soirée. Je saisis donc cette occasion, miss Elizabeth, pour vous inviter pour les deux premieres danses.
Elle avait revé se faire inviter pour ces memes danses par Wickham ! Il n’y avait plus qu’a accepter l’invitation de son cousin d’aussi bonne grâce que possible, mais cette galanterie lui causait d’autant moins de plaisir qu’elle ouvrait la porte a une supposition nouvelle.
Pour la premiere fois l’idée vint a Elizabeth que, parmi ses sours, c’était elle que Mr. Collins avait élue pour aller régner au presbytere de Hundsford et faire la quatrieme a la table de whist de Rosings en l’absence de plus nobles visiteurs.
Cette supposition se changea en certitude devant les attentions multipliées de son cousin et ses compliments sur sa vivacité et son esprit. A sa fille, plus étonnée que ravie de sa conquete, Mrs.
Apres tout, il se pouvait fort bien que Mr. Collins ne fît jamais la demande de sa main et, jusqu’a ce qu’il la fît, il était bien inutile de se quereller a son sujet.
Quand elle fit son entrée dans le salon de Netherfield, Elizabeth remarqua que Wickham ne figurait point dans le groupe d’habits rouges qui y étaient rassemblés. Jusque-la l’idée de cette absence n’avait meme pas effleuré son esprit ; au contraire, mettant a sa toilette un soin tout particulier, elle s’était préparée joyeusement a achever sa conquete, persuadée que c’était l’affaire d’une soirée.
Bien que la supposition fut inexacte, son absence fut bientôt confirmée par son ami, Mr. Denny ; a Lydia qui le pressait de questions il répondit que Wickham avait du partir pour Londres la veille et qu’il n’était point encore de retour, ajoutant d’un air significatif : – Je ne crois pas que ses affaires l’eussent décidé a s’absenter précisément aujourd’hui s’il n’avait eu surtout le désir d’éviter une rencontre avec un gentleman de cette société.
Cette allusion, perdue pour Lydia, fut saisie par Elizabeth et lui montra que Darcy n’était pas moins responsable de l’absence de Wickham que si sa premiere supposition avait été juste. L’antipathie qu’il lui inspirait s’en trouva tellement accrue qu’elle eut grand’peine a lui répondre dans des termes suffisamment polis lorsque, peu apres, il vint lui-meme lui présenter ses hommages.
Ne voulant avoir aucune conversation avec lui, elle se détourna avec un mouvement de mauvaise humeur qu’elle ne put tout de suite surmonter, meme en causant avec Mr. Bingley dont l’aveugle partialité a l’égard de son ami la révoltait.
Mais il n’était pas dans la nature d’Elizabeth de s’abandonner longtemps a une telle impression, et quand elle se fut soulagée en exposant son désappointement a Charlotte Lucas, elle fut bientôt capable de faire dévier la conversation sur les originalités de son cousin et de les signaler a l’attention de son amie. Les deux premieres danses, cependant, furent pour elle un intolérable supplice : Mr.
Collins, solennel et maladroit, se répandant en excuses au lieu de faire attention, dansant a contretemps sans meme s’en apercevoir, donnait a sa cousine tout l’ennui, toute la mortification qu’un mauvais cavalier peut infliger a sa danseuse. Elizabeth en retrouvant sa liberté éprouva un soulagement indicible.
Mais quand la musique recommença et que Darcy s’avança pour lui rappeler sa promesse, Charlotte Lucas ne put s’empecher de lui souffler a l’oreille que son caprice pour Wickham ne devait pas lui faire commettre la sottise de se rendre déplaisante aux yeux d’un homme dont la situation valait dix fois celle de l’officier.
Il serait étrange de rester ensemble une demi-heure sans ouvrir la bouche. Cependant, pour la commodité de certains danseurs, il vaut mieux que la conversation soit réglée de telle façon qu’ils n’aient a parler que le moins possible.
Nous sommes tous deux de caractere taciturne et peu sociable et nous n’aimons guere a penser, a moins que ce ne soit pour dire une chose digne d’étonner ceux qui nous écoutent et de passer a la postérité avec tout l’éclat[4] d’un proverbe.
J’espere que ce plaisir se renouvellera souvent pour moi, surtout, ma chere Eliza, si un événement des plus souhaitables vient a se produire, ajouta-t-il en lançant un coup d’oil dans la direction de Jane et de Bingley. Quel sujet de joie et de félicitations pour tout le monde !
– Oui, répondit-elle machinalement, car sa pensée était ailleurs comme elle le montra bientôt par cette soudaine exclamation : – Mr. Darcy, je me rappelle vous avoir entendu dire que vous ne pardonniez jamais une offense.
– Je crois en effet, répondit-il d’un ton grave, que l’on exprime sur moi des opinions tres différentes, et ce n’est pas en ce moment, miss Bennet, que j’aurais plaisir a vous voir essayer de faire mon portrait, car l’ouvre, je le crains, ne ferait honneur ni a vous, ni a moi.
Elizabeth n’ajouta rien. La danse terminée, ils se séparerent en silence, mécontents l’un de l’autre, mais a un degré différent, car Darcy avait dans le cour un sentiment qui le poussa bientôt a pardonner a Elizabeth et a réserver toute sa colere pour un autre.
Votre sour vient de me poser sur lui toutes sortes de questions et j’ai constaté que ce jeune homme avait négligé de vous dire, entre autres choses intéressantes, qu’il était le fils du vieux Wickham, l’intendant de feu Mr. Darcy.
Darcy ait fait tort a Wickham : il l’a toujours traité avec une grande générosité, alors que Wickham, au contraire, s’est conduit fort mal envers lui. J’ignore les détails de cette affaire, mais je puis vous affirmer que Mr.
– En somme, répliqua Elizabeth irritée, votre accusation la plus fondée est celle d’etre le fils d’un subalterne : et je puis vous certifier que Mr. Wickham m’avait lui-meme révélé ce détail !
Elle avait a peine eu le temps de répondre aux questions de son amie sur son dernier danseur que Mr. Collins les joignit, leur annonçant d’un ton joyeux qu’il venait de faire une importante découverte.
J’ai, a son insu, entendu ce gentleman prononcer lui-meme le nom de sa cousine, miss de Bourgh, et celui de sa mere, lady Catherine, en causant avec la jeune dame qui fait les honneurs du bal.
Je suis bien heureux d’avoir fait cette découverte a temps pour que je puisse aller lui présenter mes respects. J’espere qu’il me pardonnera de ne pas m’etre acquitté plus tôt de ce devoir.
Elizabeth essaya en vain de l’arreter et de lui faire comprendre que s’il s’adressait a Mr. Darcy sans lui avoir été présenté, celui-ci considérerait cette démarche plutôt comme une incorrection que comme un acte de déférence envers sa tante.
– Ma chere miss Elizabeth, dit-il, j’ai la plus haute opinion de votre excellent jugement pour toutes les matieres qui sont de votre compétence. Mais permettez-moi de vous faire observer qu’a l’égard de l’étiquette les gens du monde et le clergé ne sont pas astreints aux memes regles.
Laissez-moi donc, en la circonstance, suivre les ordres de ma conscience et remplir ce que je considere comme un devoir, et pardonnez-moi de négliger vos avis qui, en toute autre occasion, me serviront toujours de guide. – Et, s’inclinant profondément, il la quitta pour aller aborder Mr. Darcy.
Mr. Collins avait préludé par un grand salut et, bien qu’elle fut trop loin pour entendre, Elizabeth croyait tout comprendre et reconnaître, aux mouvements des levres, les mots « excuses, Hunsford, lady Catherine de Bourgh ».
Il a meme eu l’amabilité de me dire qu’il connaissait assez sa tante pour etre sur qu’elle n’accordait pas ses faveurs sans discernement. – Voila une belle pensée bien exprimée. – En définitive, il me plaît beaucoup.
Elizabeth tourna ensuite toute son attention du côté de sa sour et de Mr. Bingley, et les réflexions agréables que suscita cet examen la rendirent presque aussi heureuse que sa sour elle-meme.
Entraînée par son sujet, Mrs. Bennet ne se lassait pas d’énumérer les avantages d’une telle union : un jeune homme si bien, si riche, n’habitant qu’a trois milles de Longbourn ! dont les sours montraient tant d’affection pour Jane et souhaitaient certainement cette alliance autant qu’elle-meme.
Bennet serait tres heureuse de pouvoir les confier a la garde de leur sour et de se dispenser ainsi de les accompagner dans le monde. C’est la un sentiment qu’il est d’usage d’exprimer en pareille circonstance, mais il était difficile de se représenter Mrs.
Elizabeth essayait d’arreter ce flot de paroles ou de persuader a sa mere de mettre une sourdine a sa voix, car elle rougissait a la pensée que Mr. Darcy, qui était assis en face d’elles, ne devait presque rien perdre du chuchotement trop intelligible de Mrs.
A la fin, pourtant, Mrs. Bennet n’eut plus rien a dire et lady Lucas, que ces considérations sur un bonheur qu’elle n’était pas appelée a partager faisaient bâiller depuis longtemps, put enfin savourer en paix son jambon et son poulet froid.
Elizabeth commençait a respirer, mais cette tranquillité ne fut pas de longue durée. Le souper terminé, on proposa un peu de musique et elle eut l’ennui de voir Mary, qu’on en avait a peine priée, se préparer a charmer l’auditoire.
Elizabeth l’écouta chanter plusieurs strophes avec une impatience qui ne s’apaisa point a la fin du morceau ; car quelqu’un ayant exprimé vaguement l’espoir de l’entendre encore, Mary se remit au piano.
Ses yeux se tournerent alors vers les deux sours qu’elle vit échanger des regards amusés, vers Mr. Darcy, qui gardait le meme sérieux impénétrable, vers son pere, enfin, a qui elle fit signe d’intervenir, dans la crainte que Mary ne continuât a chanter toute la nuit.
– Si j’avais le bonheur de savoir chanter, dit Mr. Collins, j’aurais grand plaisir a charmer la compagnie car j’estime que la musique est une distraction innocente et parfaitement compatible avec la profession de clergyman.
Le recteur d’une paroisse est tres occupé : quand il a composé ses sermons et rempli les devoirs de sa charge, il lui reste bien peu de loisirs pour les soins a donner a son intérieur qu’il serait inexcusable de ne pas rendre aussi confortable que possible.
Bennet tandis que sa femme, avec un grand sérieux, félicitait Mr. Collins de la sagesse de ses propos et observait a voix basse a lady Lucas que ce jeune homme était fort sympathique et d’une intelligence remarquable.
Il semblait a Elizabeth que si sa famille avait pris tâche, ce soir-la, de se rendre ridicule, elle n’aurait pu le faire avec plus de succes. Heureusement qu’une partie de cette exhibition avait échappé a Mr.
Bingley ; mais la pensée que ses deux sours et Mr. Darcy n’en avaient pas perdu un détail lui était fort pénible, et elle ne savait si elle souffrait plus du mépris silencieux de l’un ou des sourires moqueurs des deux autres.
En vain lui offrit-elle de le présenter a ses amies ; il l’assura que la danse le laissait indifférent, que son seul objet était de lui etre agréable et qu’il se ferait un devoir de lui tenir compagnie toute la soirée.
Les habitants de Longbourn furent des derniers a prendre congé, et par suite d’une manouvre de Mrs. Bennet, ils durent attendre leur voiture un quart d’heure de plus que les autres invités, ce qui leur laissa le temps de voir combien leur départ était ardemment souhaité par une partie de leurs hôtes.
Hurst et miss Bingley, et Lydia elle-meme n’avait plus la force que de s’exclamer de temps a autre avec un large bâillement : « Dieu, que je suis lasse ! »
Bennet exprima d’une maniere pressante son désir de voir bientôt tous ses hôtes a Longbourn, et s’adressa particulierement a Mr. Bingley pour l’assurer du plaisir qu’il leur ferait en venant n’importe quel jour, sans invitation, partager leur repas de famille.
Avec plaisir et reconnaissance, Mr. Bingley promit de saisir la premiere occasion d’aller lui faire visite apres son retour de Londres ou il devait se rendre le lendemain meme pour un bref séjour.
Bennet était pleinement satisfaite. Elle quitta ses hôtes avec l’agréable persuasion que, – en tenant compte des délais nécessaires pour dresser le contrat et commander l’équipage et les toilettes de noces, – elle pouvait espérer voir sa fille installée a Netherfield dans un délai de trois ou quatre mois.
Il n’avait plus de temps a perdre, son congé devant se terminer le samedi suivant ; et comme sa modestie ne lui inspirait aucune inquiétude qui put l’arreter au dernier moment, il décida de faire sa demande dans les formes qu’il jugeait indispensables dans cette circonstance.
La jeune fille ne pouvait résister a une telle injonction : comprenant, apres un instant de réflexion, que mieux valait en finir au plus vite, elle se rassit et reprit son ouvrage pour se donner une contenance et dissimuler la contrariété ou l’envie de rire qui la prenaient tour a tour. La porte était a peine refermée sur Mrs.
A peine avais-je franchi le seuil de cette maison que je voyais en vous la compagne de mon existence ; mais avant de me laisser emporter par le flot de mes sentiments, peut-etre serait-il plus convenable de vous exposer les raisons qui me font songer au mariage et le motif qui m’a conduit en Hertfordshire pour y chercher une épouse.
L’idée du solennel Mr. Collins « se laissant emporter par le flot de ses sentiments » parut si comique a Elizabeth qu’elle dut faire effort pour ne pas éclater de rire et perdit l’occasion d’interrompre cet éloquent discours.
– Les raisons qui me déterminent a me marier, continua-t-il, sont les suivantes : premierement, je considere qu’il est du devoir de tout clergyman de donner le bon exemple a sa paroisse en fondant un foyer. Deuxiemement, je suis convaincu, ce faisant, de travailler a mon bonheur.
Troisiemement, – j’aurais du peut-etre commencer par la, – je réponds ainsi au désir exprimé par la tres noble dame que j’ai l’honneur d’appeler ma protectrice. Par deux fois, et sans que je l’en eusse priée, elle a daigné me faire savoir son opinion a ce sujet.
Pour ma satisfaction, et pour la vôtre, prenez une fille de bonne famille, active, travailleuse, entendue ; non point élevée dans des idées de grandeur mais capable de tirer un bon parti d’un petit revenu.
Trouvez une telle compagne le plus tôt possible, amenez-la a Hunsford, et j’irai lui rendre visite. » Permettez-moi, ma belle cousine, de vous dire en passant que la bienveillance de lady Catherine de Bourgh n’est pas un des moindres avantages que je puis vous offrir.
Ses qualités dépassent tout ce que je puis vous en dire, et je crois que votre vivacité et votre esprit lui plairont, surtout s’ils sont tempérés par la discrétion et le respect que son rang ne peut manquer de vous inspirer. Tels sont les motifs qui me poussent au mariage.
Il me reste a vous dire pourquoi je suis venu choisir une femme a Longbourn plutôt que dans mon voisinage ou, je vous assure, il ne manque pas d’aimables jeunes filles ; mais devant hériter de ce domaine a la mort de votre honorable pere (qui, je l’espere, ne se produira pas d’ici de longues années), je ne pourrais etre completement satisfait si je ne choisissais une de ses filles afin de diminuer autant que possible le tort que je leur causerai lorsque arrivera le douloureux événement.
La question de fortune me laisse indifférent. Je sais que votre pere ne peut rien vous donner et que mille livres placées a quatre pour cent sont tout ce que vous pouvez espérer recueillir apres la mort de votre mere.
Je garderai donc le silence le plus absolu sur ce chapitre et vous pouvez etre sure que jamais vous n’entendrez sortir de ma bouche un reproche dénué de générosité lorsque nous serons mariés.
– Je sais depuis longtemps, répliqua Mr. Collins avec un geste majestueux, qu’il est d’usage parmi les jeunes filles de repousser celui qu’elles ont au fond l’intention d’épouser lorsqu’il se déclare pour la premiere fois, et qu’il leur arrive de renouveler ce refus une seconde et meme une troisieme fois ; c’est pourquoi votre réponse ne peut me décourager, et j’ai confiance que j’aurai avant longtemps le bonheur de vous conduire a l’autel.
Je vous affirme que je ne suis point de ces jeunes filles, – si tant est qu’il en existe, – assez imprudentes pour jouer leur bonheur sur la chance de se voir demander une seconde fois.
– Quand bien meme, répondit gravement Mr. Collins, l’avis de lady Catherine… Mais je ne puis imaginer Sa Grâce vous regardant d’un oil défavorable et soyez certaine que, lorsque je la reverrai, je lui vanterai avec chaleur votre modestie, votre esprit d’ordre et vos autres aimables qualités.
Les scrupules respectables que vous exprimiez au sujet de ma famille sont sans objet maintenant que vous m’avez proposé d’etre votre femme et vous pourrez, quand le temps viendra, entrer en possession de Longbourn sans vous adresser aucun reproche.
Elle s’était levée en prononçant ces derniers mots et allait quitter la piece quand Mr. Collins l’arreta par ces mots : – Lorsque j’aurai l’honneur de reprendre cette conversation avec vous, j’espere recevoir une réponse plus favorable ; non point que je vous accuse de cruauté et peut-etre meme, en faisant la part de la réserve habituelle a votre sexe, en avez-vous dit assez aujourd’hui pour m’encourager a poursuivre mon projet.
Si vous considérez tout ce que je viens de vous dire comme un encouragement, je me demande en quels termes il me faut exprimer mon refus pour vous convaincre que c’en est un !
Ma situation, mes relations avec la famille de Bourgh, ma parenté avec votre famille, sont autant de conditions favorables a ma cause. En outre, vous devriez considérer qu’en dépit de tous vos attraits vous n’etes nullement certaine de recevoir une autre demande en mariage.
Force m’est donc de conclure que votre refus n’est pas sérieux, et je préfere l’attribuer au désir d’exciter ma tendresse en la tenant en suspens, suivant l’élégante coutume des femmes du monde.
– Vous etes vraiment délicieuse, quoi que vous fassiez ! s’écria-t-il avec une lourde galanterie, et je suis persuadé que ma demande, une fois sanctionnée par la volonté expresse de vos excellents parents, ne manquera pas de vous paraître acceptable.
Bennet, qui rôdait dans le vestibule en attendant la fin de l’entretien, n’eut pas plus tôt vu sa fille ouvrir la porte et gagner rapidement l’escalier qu’elle entra dans la salle a manger et félicita Mr. Collins avec chaleur en lui exprimant la joie que lui causait la perspective de leur alliance prochaine.
Mr. Collins reçut ces félicitations et y répondit avec autant de plaisir, apres quoi il se mit a relater les détails d’une entrevue dont il avait tout lieu d’etre satisfait puisque le refus que sa cousine lui avait obstinément opposé n’avait d’autre cause que sa modestie et l’extreme délicatesse de ses sentiments.
– Permettez, madame : si votre fille est réellement sotte et entetée comme vous le dites, je me demande si elle est la femme qui me convient. Un homme dans ma situation désire naturellement trouver le bonheur dans l’état conjugal et si ma cousine persiste a rejeter ma demande, peut-etre vaudrait-il mieux ne pas essayer de la lui faire agréer de force ; sujette a de tels défauts de caractere, elle ne me paraît pas faite pour assurer ma félicité.
– Ma chere amie, répliqua son mari, veuillez m’accorder deux faveurs : la premiere, c’est de me permettre en cette affaire le libre usage de mon jugement, et la seconde de me laisser celui de ma bibliotheque.
Elle essaya aussi de se faire une alliée de Jane, mais, avec toute la douceur possible, celle-ci refusa d’intervenir. Quant a Elizabeth, tantôt avec énergie, tantôt avec gaieté, elle repoussa tous les assauts, changeant de tactique, mais non de détermination.
Tout lui est égal, pourvu qu’elle puisse faire ses volontés. Mais, prenez garde, miss Lizzy, si vous vous entetez a repousser toutes les demandes qui vous sont adressées, vous finirez par rester vieille fille et je ne sais pas qui vous fera vivre lorsque votre pere ne sera plus la.
Ce devoir, je m’y soumets d’autant plus aisément qu’un doute m’est venu sur le bonheur qui m’attendait si ma belle cousine m’avait fait l’honneur de m’accorder sa main. Et j’ai souvent remarqué que la résignation n’est jamais si parfaite que lorsque la faveur refusée commence a perdre a nos yeux quelque chose de sa valeur.
J’espere que vous ne considérerez pas comme un manque de respect envers vous que je retire mes prétentions aux bonnes grâces de votre fille sans vous avoir sollicités, vous et Mr. Bennet, d’user de votre autorité en ma faveur.
J’avais les meilleures intentions : mon unique objet était de m’assurer une compagne aimable, tout en servant les intérets de votre famille. Cependant, si vous voyez dans ma conduite quelque chose de répréhensible, je suis tout pret a m’en excuser.
C’est a peine s’il s’adressait a Elizabeth, et les attentions dont il la comblait auparavant se reporterent sur miss Lucas dont la complaisance a écouter ses discours fut un soulagement pour tout le monde et en particulier pour Elizabeth.
Elizabeth s’était flattée de l’espoir que son mécontentement le déciderait a abréger son séjour, mais ses plans n’en paraissaient nullement affectés ; il s’était toujours proposé de rester jusqu’au samedi et n’entendait pas s’en aller un jour plus tôt.
Darcy. Me trouver avec lui dans la meme salle, dans la meme société pendant plusieurs heures, était peut-etre plus que je ne pouvais supporter ; il aurait pu en résulter des incidents aussi désagréables pour les autres que pour moi-meme.
Elizabeth approuva pleinement son abstention. Ils eurent tout le loisir de s’étendre sur ce sujet, car Wickham et un de ses camarades reconduisirent les jeunes filles jusqu’a Longbourn et, pendant le trajet, il s’entretint surtout avec Elizabeth.
L’enveloppe contenait une feuille d’un charmant papier satiné couverte d’une écriture féminine élégante et déliée. Elizabeth vit que sa sour changeait de couleur en lisant et qu’elle s’arretait spécialement a certains passages de la lettre.
Jane, d’ailleurs, reprit vite son sang-froid et se joignit a la conversation générale avec son entrain habituel. Mais, des que Wickham et son compagnon furent partis, elle fit signe a Elizabeth de la suivre dans leur chambre.
Elle lut la premiere phrase qui annonçait la résolution de ces dames de rejoindre leur frere et de dîner ce meme soir a Grosvenor Street, ou les Hurst avaient leur maison. La lettre continuait ainsi : « Nous ne regretterons pas grand’chose du Hertfordshire, a part votre société, chere amie.
Espérons cependant que l’avenir nous réserve l’occasion de renouer nos si agréables relations et, qu’en attendant, nous adoucirons l’amertume de l’éloignement par une correspondance fréquente et pleine d’abandon. » Cette grande tendresse laissa Elizabeth tres froide.
Le fait que ces dames n’étaient plus a Netherfield n’empecherait vraisemblablement point Mr. Bingley d’y revenir et sa présence, Elizabeth en était persuadée, aurait vite consolé Jane de l’absence de ses sours.
– C’est dommage, dit-elle apres un court silence, que vous n’ayez pu les revoir avant leur départ ; cependant il nous est peut-etre permis d’espérer que l’occasion de vous retrouver se présentera plus tôt que miss Bingley ne le prévoit. Qui sait si ces rapports d’amitié qu’elle a trouvés si agréables ne se renoueront pas plus intimes encore ?… Mr.
« Quand mon frere nous a quittés hier, il pensait pouvoir conclure en trois ou quatre jours l’affaire qui l’appelait a Londres, mais c’est certainement impossible et comme nous sommes convaincus, d’autre part, que Charles, une fois a Londres, ne sera nullement pressé d’en revenir, nous avons décidé de le rejoindre afin de lui épargner le désagrément de la vie a l’hôtel.
Mais, hélas ! je n’ose y compter. Je souhaite sincerement que les fetes de Noël soient chez vous des plus joyeuses et que vos nombreux succes vous consolent du départ des trois admirateurs que nous allons vous enlever. »
Il est difficile de trouver l’égale de Georgiana Darcy sous le rapport de la beauté, de l’élégance et de l’éducation, et la sympathie que nous avons pour elle, Louisa et moi, est accrue par l’espérance de la voir un jour devenir notre sour.
Mon frere admire beaucoup Georgiana ; il aura maintenant de fréquentes occasions de la voir dans l’intimité, les deux familles s’accordent pour désirer cette union et je ne crois pas etre aveuglée par l’affection fraternelle en disant que Charles a tout ce qu’il faut pour se faire aimer.
– Que pensez-vous de cette phrase, ma chere Lizzy ? dit Jane en achevant sa lecture, ne dit-elle pas clairement que Caroline n’a aucun désir de me voir devenir sa sour, qu’elle est tout a fait convaincue de l’indifférence de son frere a mon égard et que, si elle soupçonne la nature des sentiments qu’il m’inspire, elle veut tres amicalement me mettre sur mes gardes ? Peut-on voir autre chose dans ce que je viens de vous lire ?
Mais le fait est que nous ne sommes ni assez riches, ni assez nobles pour eux, et miss Bingley est d’autant plus désireuse de voir son frere épouser miss Darcy qu’elle pense qu’une premiere alliance entre les deux familles en facilitera une seconde. Ce n’est pas mal combiné et pourrait apres tout réussir si miss de Bourgh n’était pas dans la coulisse.
Mais voyons, ma chere Jane, si miss Bingley vous raconte que son frere est plein d’admiration pour miss Darcy, ce n’est pas une raison suffisante pour croire qu’il soit moins sensible a vos charmes que quand il vous a quittée mardi dernier, ni qu’elle puisse lui persuader a son gré que ce n’est pas de vous, mais de son amie qu’il est épris.
– Cela, c’est votre affaire, et si, a la réflexion, vous trouvez que la douleur de désobliger les deux sours est plus grande que la joie d’épouser le frere, je vous conseille vivement de ne plus penser a lui.
Cette communication incomplete ne laissa pas toutefois de contrarier vivement Mrs. Bennet, qui déplora ce départ comme une calamité : ne survenait-il pas juste au moment ou les deux familles commençaient a se lier intimement ?
Bingley reviendrait sans doute bientôt et dînerait a Longbourn lui apporta un peu de réconfort. En l’invitant, elle avait parlé d’un repas de famille, mais elle décida que le menu n’en comporterait pas moins deux services complets.
Elizabeth lui en rendit grâces : – Vous le mettez ainsi de bonne humeur, dit-elle ; je ne sais comment vous en remercier… Charlotte répondit que le sacrifice de son temps était largement compensé par la satisfaction d’obliger son amie.
C’était fort aimable : mais la bonté de Charlotte visait beaucoup plus loin que ne le soupçonnait Elizabeth, car son but était de la délivrer d’une admiration importune en prenant tout simplement sa place dans le cour de Mr. Collins.
Quand on se sépara, a la fin de la soirée, l’affaire était en si bon train que Charlotte se serait crue assurée du succes si Mr. Collins n’avait pas été a la veille de quitter le Hertfordshire.
Collins et l’indépendance de son caractere. Car, le lendemain matin, il s’échappait de Longbourn, en dissimulant son dessein avec une habileté incomparable, et accourait a Lucas Lodge pour se jeter a ses pieds.
Il désirait surtout éviter d’éveiller l’attention de ses cousines, persuadé qu’elles ne manqueraient pas de soupçonner ses intentions car il ne voulait pas qu’on apprît sa tentative avant qu’il put en annoncer l’heureux résultat. Bien que se sentant assez tranquille, – car Charlotte avait été passablement encourageante, – il se tenait quand meme sur ses gardes depuis son aventure du mercredi précédent.
D’une fenetre du premier étage miss Lucas l’aperçut qui se dirigeait vers la maison et elle se hâta de sortir pour le rencontrer accidentellement dans le jardin, mais jamais elle n’aurait pu imaginer que tant d’amour et d’éloquence l’attendait au bout de l’allée.
Collins suppliait déja Charlotte de fixer le jour qui mettrait le comble a sa félicité. Si une telle demande ne pouvait etre exaucée sur-le-champ, l’objet de sa flamme ne manifestait du moins aucune inclination a différer son bonheur.
L’inintelligence dont la nature avait gratifié Mr. Collins n’était pas pour faire souhaiter des fiançailles prolongées avec un tel soupirant, et miss Lucas, qui l’avait accepté dans le seul désir de s’établir honorablement, se souciait assez peu que la date du mariage fut plus ou moins proche.
Avec un intéret qu’elle n’avait encore jamais éprouvé, lady Lucas se mit tout de suite a calculer combien d’années Mr. Bennet pouvait bien avoir encore a vivre, et sir William déclara que lorsque son gendre serait en possession du domaine de Longbourn, il ferait bien de se faire présenter a la cour avec sa femme.
Bref, toute la famille était ravie ; les plus jeunes filles voyaient dans ce mariage l’occasion de faire un peu plus tôt leur entrée dans le monde, et les garçons se sentaient délivrés de la crainte de voir Charlotte mourir vieille fille.
Elle voyait dans le mariage la seule situation convenable pour une femme d’éducation distinguée et de fortune modeste, car, s’il ne donnait pas nécessairement le bonheur, il mettait du moins a l’abri des difficultés matérielles.
Elle résolut de lui faire part elle-meme de l’événement et quand Mr. Collins, a l’heure du dîner, se mit en devoir de retourner a Longbourn, elle le pria de ne faire aucune allusion a leurs fiançailles devant la famille Bennet.
La promesse d’etre discret fut naturellement donnée avec beaucoup de soumission, mais elle ne fut pas tenue sans difficulté, la curiosité éveillée par la longue absence de Mr. Collins se manifestant a son retour par des questions tellement directes qu’il lui fallut beaucoup d’ingéniosité pour les éluder toutes, ainsi que beaucoup d’abnégation pour dissimuler un triomphe qu’il brulait de publier.
– Mon cher monsieur, tant d’attention excite ma gratitude et vous pouvez compter recevoir bientôt une lettre de remerciements pour toutes les marques de sympathie dont vous m’avez comblé pendant mon séjour ici.
Quant a mes aimables cousines, bien que mon absence doive etre sans doute de courte durée, je prends maintenant la liberté de leur souhaiter santé et bonheur… sans faire d’exception pour ma cousine Elizabeth.
Mrs. Bennet aurait aimé en déduire qu’il songeait a l’une de ses plus jeunes filles, et Mary se serait laissé persuader de l’accepter : plus que ses sours elle appréciait ses qualités et goutait ses réflexions judicieuses ; encouragé par un exemple comme le sien a développer sa culture, elle estimait qu’il pourrait faire un tres agréable compagnon.
Collins se crut épris de son amie, l’idée en était déja venue a Elizabeth au cours des deux journées précédentes, mais que Charlotte eut pu l’encourager, la chose lui paraissait inconcevable. Elle fut tellement abasourdie, qu’oubliant toute politesse elle s’écria :
Le calme avec lequel Charlotte avait pu parler jusque-la fit place a une confusion momentanée devant un blâme aussi peu déguisé. Mais elle reprit bientôt son sang-froid et répliqua paisiblement :
Mais Elizabeth s’était déja reprise et, avec un peu d’effort, put assurer son amie que la perspective de leur prochaine parenté lui était tres agréable, et qu’elle lui souhaitait toutes les prospérités imaginables.
Vous savez que je ne suis pas romanesque, – je ne l’ai jamais été, – un foyer confortable est tout ce que je désire ; or, en considérant l’honorabilité de Mr. Collins, ses relations, sa situation sociale, je suis convaincue d’avoir en l’épousant des chances de bonheur que tout le monde ne trouve pas dans le mariage.
Elizabeth avait toujours senti que les idées de Charlotte sur le mariage différaient des siennes, mais elle n’imaginait point que, le moment venu, elle serait capable de sacrifier les sentiments les plus respectables a une situation mondaine et a des avantages matériels. Charlotte mariée a Mr.
Elizabeth qui travaillait en compagnie de sa mere et de ses sours se demandait si elle était autorisée a leur communiquer ce qu’elle venait d’apprendre, lorsque sir William Lucas lui-meme fit son entrée, envoyé par sa fille pour annoncer officiellement ses fiançailles a toute la famille. Avec force compliments, et en se félicitant pour son compte personnel de la perspective d’une alliance entre les deux maisons, il leur fit part de la nouvelle qui provoqua autant d’incrédulité que de surprise.
Il fallait toute la politesse d’un homme de cour pour supporter un pareil assaut. Sir William, néanmoins, tout en priant ces dames de croire a sa véracité, sut écouter leurs peu discretes protestations de la meilleure grâce du monde.
Elizabeth, sentant qu’elle devait lui venir en aide dans une aussi fâcheuse situation, intervint pour dire qu’elle connaissait déja la nouvelle par Charlotte et s’efforça de mettre un terme aux exclamations de sa mere et de ses sours en offrant a sir William de cordiales félicitations auxquelles se joignirent celles de Jane ; puis elle s’étendit en diverses considérations sur le bonheur futur de Charlotte, l’honorabilité de Mr. Collins, et la courte distance qui séparait Hunsford de Londres.
Mrs. Bennet était tellement stupéfaite qu’elle ne trouva plus rien a dire jusqu’au départ de sir William ; mais, des qu’il se fut retiré, elle donna libre cours au flot tumultueux de ses sentiments.
Elle commença par s’obstiner dans son incrédulité, puis elle affirma que Mr. Collins s’était laissé « entortiller » par Charlotte, elle déclara ensuite que ce ménage ne serait pas heureux et, pour finir, annonça la rupture prochaine des fiançailles.
De toute la semaine elle ne put voir Elizabeth sans lui renouveler ses reproches ; il lui fallut plus d’un mois pour reprendre vis-a-vis de sir William et de lady Lucas une attitude suffisamment correcte, et il s’écoula beaucoup plus de temps encore avant qu’elle parvînt a pardonner a leur fille.
Bennet accueillit la nouvelle avec plus de sérénité. Il lui plaisait, dit-il, de constater que Charlotte Lucas, qu’il avait toujours considérée comme une fille raisonnable, n’avait pas plus de bon sens que sa femme et en avait certainement moins que sa fille.
Désappointée par Charlotte, elle se tourna avec plus d’affection vers sa sour sur la droiture et la délicatesse de laquelle elle savait pouvoir toujours compter, mais elle devenait chaque jour plus anxieuse au sujet de son bonheur, car Bingley était parti depuis plus d’une semaine et il n’était pas question de son retour.
Collins annonçait en termes dithyrambiques le bonheur qu’il avait eu de conquérir le cour de leur aimable voisine et révélait que c’était avec le dessein de se rapprocher d’elle qu’il avait accepté si volontiers leur aimable invitation : il pensait donc faire sa réapparition a Longbourn quinze jours plus tard. Lady Catherine, ajoutait-il, approuvait si completement son mariage qu’elle désirait le voir célébrer le plus tôt possible et il comptait sur cet argument péremptoire pour décider l’aimable Charlotte a fixer rapidement le jour qui ferait de lui le plus heureux des hommes.
Malgré sa répugnance a admettre une supposition qui ruinait le bonheur de sa sour et donnait une idée si médiocre de la constance de Bingley, elle ne pouvait s’empecher de penser que les efforts réunis de deux sours insensibles et d’un ami autoritaire, joints aux charmes de miss Darcy et aux plaisirs de Londres, pourraient bien avoir raison de son attachement pour Jane.
Mr. Collins revint ponctuellement quinze jours plus tard comme il l’avait annoncé et s’il ne fut pas reçu a Longbourn aussi chaudement que la premiere fois, il était trop heureux pour s’en apercevoir.
Du reste, ses devoirs de fiancé le retenaient presque toute la journée chez les Lucas et il ne rentrait souvent que pour s’excuser de sa longue absence a l’heure ou ses hôtes regagnaient leurs chambres.
La vue de miss Lucas lui était devenue odieuse, elle ne pouvait, sans horreur, penser qu’elle lui succéderait a Longbourn et, le cour plein d’amertume, elle fatiguait son mari de ses doléances.
– Oui, Mr. Bennet, il est trop dur de penser que Charlotte Lucas sera un jour maîtresse de cette maison et qu’il me faudra m’en aller pour lui céder la place.
